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Culture

« Il y a un risque de fragilisation de la démocratisation culturelle »

Publié le • Par • dans : A la une, France

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jean-michel tobelem © patricia marais

Professeur associé à l’université Paris I-Panthéon-Sorbonne et spécialiste de la gestion des équipements culturels, Jean-Michel Tobelem a fait le point, pour la Fondation Jean-Jaurès, sur la démocratisation de l’accès aux institutions culturelles publiques.

 

Dans son essai, intitulé « La culture pour tous », Jean-Michel Tobelem, professeur associé à l’université Paris I-Panthéon-Sorbonne, spécialiste de la gestion des équipements culturels, pointe les faiblesses des politiques conduites pour démocratiser la culture en France.  Il invite les responsables culturels à avoir le courage d’affronter la réalité des chiffres. Il leur propose aussi quelques pistes pour poursuivre  leur effort avec plus d’efficacité. Dans un entretien avec La Gazette, il exhorte les responsables culturels et les élus à prendre le problème à bras le corps.

La démocratisation culturelle a-t-elle échoué ?

Je n’aborderais pas la question en ces termes. D’abord, l’élévation du niveau d’études de la population, l’accroissement de l’offre et le développement des services aux publics dans les équipements ont permis des progrès. Ensuite, dire que c’est un échec entretient chez certains une sorte de fatalisme selon lequel, quoi qu’on fasse, on n’arrivera jamais à réduire les écarts de pratiques culturelles entre les différentes catégories socioprofessionnelles.
Une chose est sûre : les résultats obtenus ne sont pas à la hauteur des enjeux. Toutes les enquêtes sociologiques montrent que les différentes catégories socioprofessionnelles ne sont pas représentées de façon équilibrée dans les institutions culturelles. Les déterminations sociales pèsent donc sur la manifestation des choix individuels. Or, via les subventions, tous les individus contribuent directement ou indirectement au financement des politiques culturelles. Comment, dans une démocratie, se satisfaire que tous ne soient pas placés dans les mêmes conditions pour choisir d’y accéder ?

Il n’y a pas de données chiffrées sur l’état de la démocratisation culturelle ?

Pas systématiquement, mais il existe bien sûr nombre de données sur lesquelles le rapport de la fondation Jaurès s’appuie. Dans ses « Chiffres clefs » de la culture (1), par exemple, le ministère de la Culture ne donne pas d’indications sur le profil sociologique des usagers des équipements. De plus, le ministère ne fournit pas de données exhaustives sur les publics qui fréquentent les établissements placés sous sa tutelle en termes de CSP/PCS. Mais ces données existent car elles sont recueillies lors des enquêtes de terrain.
La Cour des comptes, dans son rapport de 2011 (2), a fait le même constat. Elle n’a pas réussi à recueillir des données précises lui permettant de déterminer si la composition des publics fréquentant les équipements culturels avait évolué et quels sont les résultats chiffrés obtenus en matière de démocratisation culturelle. Pourtant, cet objectif est inscrit dans le décret de création de l’établissement public du musée du Louvre notamment (3) et il figure dans la plupart des énoncés de la politique portée par les divers établissements financés par les collectivités publiques. Ces données ne faisant pas l’objet d’un suivi dans les contrats de performance, faut-il en conclure qu’elles ne sont pas considérées comme prioritaires et pertinentes par le ministère de la Culture ?

En attendant, les élus, les conseils d’administration, les tutelles et les responsables d’équipements culturels sont privés d’un outil de pilotage stratégique. Nous ne sommes donc pas réellement en mesure de savoir si la question de la démocratisation progresse ou, peut-être, régresse. Certes les salles de spectacles sont pleines, les gens font la queue pour voir des expositions, etc. Mais nous ne savons pas nécessairement de quel milieu social viennent ces personnes. Rappelons à ce sujet que le ministère de la Culture distingue entre démocratisation absolue (réduction des écarts entre catégories socioprofessionnelles) et démocratisation relative (progression générale de la fréquentation sans réduction des écarts).

Comment les responsables culturels doivent-ils se mobiliser ?

La première urgence est de se mettre d’accord sur un état des lieux. A ce stade, il n’y a pas de consensus sur la question : certains argumentent pour dire que la situation progresse, d’autres pour soutenir l’inverse. Il faut pourtant arriver à se mettre d’accord sur une définition précise de la démocratisation culturelle et sur ce que l’on mesure. Ensuite, on pourra se mettre d’accord sur un diagnostic. Les responsables d’équipements culturels doivent disposer de données sur la composition sociologique des publics et avoir le courage d’affronter les chiffres. Ces responsables rappellent à l’envi leur engagement pour la démocratisation culturelle, mais sans avoir de critères d’évaluation ou de performance associés à des données pertinentes.
Le deuxième impératif est de placer la démocratisation culturelle au cœur de leurs objectifs, au-delà de l’injonction de principe. A ce jour, aucune institution ne peut dire qu’elle a pris toutes les dispositions envisageables pour y parvenir. Il y a donc des marges de progression. Il est certain que les équipes en place sauront les identifier et qu’elles obtiendront des résultats. Entendons-nous bien, il s’agit d’une action sur le long terme : l’objectif final doit rester une utopie mobilisatrice pour nous obliger à progresser collectivement.
Troisièmement, les spécialistes de la question des publics, notamment les médiateurs culturels, devraient avoir plus de responsabilités dans les équipements. Eux-mêmes ne se perçoivent pas comme porteur d’une forme de légitimité suffisante pour s’exprimer sur les objectifs des institutions culturelles. Si c’était le cas, ils pourraient intervenir avant les prises de décision sur la programmation et les actions à conduire.

Certains élus ou professionnels avanceront l’argument des coûts engendrés par une politique de démocratisation active…

Il ne faut pas poser le problème en termes budgétaires. Il ne s’agit pas de réclamer au préalable des moyens supplémentaires. On peut très bien agir à moyens constants, en réallouant des moyens existants. De plus, certaines actions ne coûtent pas grand-chose. Et s’il s’avère que des moyens supplémentaires sont nécessaires, alors dégageons-les. Ceux qui avancent d’emblée l’argument budgétaire perdent de vue que la démocratisation culturelle n’est pas une option – je fais ou pas, selon mes moyens – mais une obligation relevant d’un acte politique qui s’adresse à une communauté de citoyens. Les responsables ont l’obligation de rechercher les moyens de s’adresser au plus grand nombre parce que c’est tout simplement un impératif de la politique publique. Si les directions d’équipement n’identifient pas la démocratisation culturelle comme une priorité, il est de la responsabilité des conseils d’administration de leur en faire prendre conscience ; et si ces derniers ne le font pas, alors cela relève de leur tutelle. Si celle-ci n’identifie pas non plus la démocratisation culturelle comme un objectif majeur, alors ce sera à l’opinion publique d’intervenir et les parlementaires devront se saisir de cette question.

Existe-t-il, en France, un risque réel d’élitisation de la culture ?

On ne peut pas l’écarter. La progression du chômage, la stagnation, voire la baisse, du pouvoir d’achat, l’augmentation des prix d’entrée de certaines institutions, comme les musées, constituent autant de facteurs qui fragilisent la démocratisation culturelle. L’enquête sur les pratiques culturelles des Français (4) montre une baisse du pourcentage d’ouvriers dans les institutions culturelles. Certaines enquêtes nous indiquent aussi qu’une partie notable du public renonce à des activités culturelles en raison de leur prix. C’est un gâchis de politique publique, puisqu’il s’agit de personnes qui ont un intérêt pour la culture et qui ne peuvent pas y accéder.

Aux Etats-Unis, les études constatent déjà un recul des pratiques culturelles. Ma crainte est que nous connaissions une telle évolution. Le risque de fragilisation de la démocratisation culturelle est donc réel. Il y a par conséquent une impérieuse nécessité à disposer de données précises pour mesurer son évolution. Le plus important, quoi qu’il en soit, est que le rapport de la fondation Jaurès propose des axes de travail concrets, à partir desquels il est possible de travailler. Accomplir des progrès en matière de démocratisation culturelle est tout à fait à notre portée. Mais il convient pour cela de passer d’un discours général et abstrait à des actions précises et opérationnelles.

 

 

 

Références

La culture  pour tous, Jean-Michel Tobelem 

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Mots-clés

Thèmes abordés Citoyenneté et droits de l'hommePolitiques culturelles

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  1. 1. Sophie 21/04/2016, 09h42

    Tout simplement parce qu'un équilibre des accès à la culture permet une baisse de l'obscurantisme... Ce n'est pas nouveau...

  2. 2. Moggio 20/04/2016, 19h25

    L'interviewé dit qu'une "chose est sûre : les résultats obtenus ne sont pas à la hauteur des enjeux. Toutes les enquêtes sociologiques montrent que les différentes catégories socioprofessionnelles ne sont pas représentées de façon équilibrée dans les institutions culturelles." Mais au nom de quoi une telle représentation équilibrée correspondrait-elle à, disons, la norme ou ce qu'il faudrait que l'on observe dans un monde, disons, idéal ou parfait ?! Où sur notre planète et à quel moment dans l'histoire des hommes une telle représentation équilibrée a-t-elle été seulement observée une fois ?! Qu'est-ce que cette espèce d'équilibre de référence construit selon des conventions statistiques nécessairement discutables ?! Et quel constructiviste politique ennemi de la liberté humaine a démontré sérieusement et de manière peu discutable qu'une telle représentation équilibrée devait être l'objectif crucial à atteindre en utilisant abondamment l'argent du contribuable ?! Il est fascinant de lire qu'une fois de plus cette hypothèse d'une représentation idéale des différentes catégories socioprofessionnelles dans les publics fréquentant les équipements culturels n'est jamais discutée, comme si elle était évidente, qu'elle allait de soi, qu'elle était indiscutable !

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