En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour vous proposer des services et offres adaptés à vos centres d'intérêt. OK En savoir plus X
Déposez votre CV Fournisseurs du secteur public

Logo Gazette.fr

4

Commentaires

Réagir

Démocratie locale

Participation citoyenne : « le blocage vient essentiellement des élus »

Publié le • Mis à jour le • Par • dans : France

4

Commentaires

Réagir

JulienTalpin © JT

Comment les élus locaux étouffent les mobilisations d’habitants dans les quartiers populaires ? C’est la question à laquelle s’est attelée à répondre Julien Talpin, chargé de recherches en sociologie politique à l’université de Lille 2, dans un récent article paru sur le site Métropolitiques. Il voit pourtant dans la participation citoyenne une alternative sérieuse permettant de renforcer la légitimité de la démocratie représentative. Entretien.

 

La participation des habitants fut au cœur de la récente réforme de la politique de la ville. Dans les faits, pourtant, seule une minorité de contrats de ville ont été co-élaborés avec les citoyens. Quels éléments freinent aujourd’hui le développement de la démocratie participative en France ?

Les freins sont de trois ordres. Le premier, au-delà du cas décrit à Roubaix dans l’article, c’est la réticence des élus à partager leur pouvoir. Quand un dispositif de participation est mis en place, il est rare qu’il soit doté d’un véritable pouvoir décisionnaire.

Le blocage essentiel vient des élus. A l’intérieur des administrations, c’est variable. On peut avoir des agents, notamment dans les services de la citoyenneté, qui veulent mettre en place quelque chose et se heurtent aux services techniques ou financiers, voire au cabinet de l’élu.

Le rôle des cabinets est important : les expérimentations qui sont allées le plus loin sont celles où les plus hauts échelons décisionnaires (élus, cabinet, direction générale des services) sont porteurs du changement.

Lors du premier mandat de Ségolène Royal à la présidence de la région Poitou-Charentes (2004-2010), le fait que 10% du budget d’investissement des lycées relevait de budget participatif n’a été rendu possible que parce que le cabinet et le DGS soutenaient la démarche.

Quels sont les autres freins que vous aviez identifiés ?

En second lieu, la défiance des citoyens pèse fortement. On leur parle de participation depuis 30 ans, mais ils sont aujourd’hui désenchantés. On l’observe dans les premiers conseils citoyens mis en place aujourd’hui : les gens sont sceptiques, ils craignent de perdre leur temps et d’être instrumentalisés par les élus, comme ils ont pu l’expérimenter par le passé dans les conseils de quartier.

Le troisième frein tient, pour sa part, à la faiblesse des corps intermédiaires, en particulier, dans les quartiers populaires, des associations locales. Ces associations sont fragmentées, elles manquent de bénévoles et de financements et se retrouvent souvent en concurrence pour attirer les citoyens prêts à se mobiliser. Soutenir la vie associative, c’est faire vivre la démocratie participative, c’est donc le rôle des pouvoirs publics.

A l’inverse, comment dynamise-t-on la démocratie participative ?

Cette stratégie relève d’abord des élus, puisqu’il faut que les dispositifs de participation permettent le partage effectif du pouvoir. Les freins techniques ne sont pas nombreux. A une époque, à Porto Alegre – une ville brésilienne 1,5 millions d’habitants  –, 100% du budget d’investissement était décidé participativement, preuve que c’est tout à fait possible.

Quels intérêts ont les élus à partager leur pouvoir avec leurs administrés ?

D’abord, qu’on le veuille ou non, il y a un intérêt électoral évident. Les études montrent que si la démocratie participative a, en général, peu d’impact sur les résultats électoraux, elles peuvent toutefois redorer le blason d’une équipe municipale quand des politiques participatives globales sont mises en oeuvre.
La municipalité communiste a par exemple été réélue sur le fil à Morsang-sur-Orge (Essonne, 21 500 habitants) en 1995 ; alors qu’elle a été élue au premier tour en 2001 après avoir mis en place des dispositifs participatifs ambitieux. Les élus locaux ont réussi à se renouveler en mettant la démocratie participative au cœur du projet municipal.

L’enjeu démocratique dans les quartiers populaires représente aussi un intérêt plus diffus, essentiel pour les élus et la société entière. Les habitants sont marqués par un profond sentiment d’injustice ; mais on manque de lieux pour que cette colère puisse être exprimée et travaillée. Elle risque alors de se manifester autrement :

  • par des émeutes ;
  • par un vote pour le Front national en tant qu’il exprime un rejet de la classe politique ;
  • par un repli sur soi ou certaines dérives identitaires.

Je crois que la démocratie participative peut constituer une alternative sérieuse d’expression de la colère des gens, mais il faut, pour cela, qu’elle n’apparaisse pas comme un faux-semblant.

Roubaix1

Que faire face à la défiance des citoyens vis-à-vis de la démocratie participative ?

Il faut des dispositifs participatifs qui fonctionnent et qui fassent leurs preuves. C’est par l’exemple que la confiance peut être regagnée. Les expériences de budget participatif, comme ce qu’Anne Hidalgo a mis en place à Paris en 2014, sont intéressantes à ce titre.

L’enjeu est important, il porte sur 80 à 100 millions d’euros chaque année. Mais il y a des ambivalences car la sélection des propositions des citoyens n’est pas entièrement transparente. Ce type de dispositif peut être amélioré mais va néanmoins dans le sens d’un partage du pouvoir.

Les expériences participatives à l’initiative de la société civile sont également moins entachées de défiance que celles à l’initiative des pouvoirs publics. On peut réenclencher la machine si l’initiative vient de la société.

Et quels sont les leviers pour renforcer la vie associative ?

La fragilité financière des associations crée une relation de dépendance envers les collectivités locales. Il faut donc renforcer leur autonomie financière, par exemple en créant un fonds national d’interpellation citoyenne, géré par une autorité administrative indépendante.

C’est ce qu’a proposé la coordination des quartiers populaires « Pas sans nous », dans l’idée de nationaliser une partie du financement de la vie associative. Cela figure dans le rapport Bacqué-Mechmache de 2013.

On peut aussi accroître l’autonomie de la société civile locale en créant des commissions indépendantes pour l’attribution des subventions municipales ; ces commissions pourraient être composées d’élus de la majorité et de l’opposition, ainsi que de personnes extérieures au conseil, comme des citoyens tirés au sort.

Donc, in fine, le développement de la démocratie participative ne dépend pas uniquement du bon vouloir des élus ?

Les élus ont une responsabilité importante. Je crois qu’il existe deux canaux pour faire advenir une démocratie participative exigeante. Soit les élus sont convaincus, et ils mettent en place des dispositifs réellement participatifs. Soit la démocratie participative est promue de façon ascendante par la société civile qui met la pression sur les élus jusqu’à ce qu’ils n’aient plus le choix.

Car, oui, la démocratie participative est aussi à conquérir : les habitants peuvent se mobiliser et créer un rapport de force pour faire advenir des dispositifs permettant un réel partage du pouvoir.

Finalement, à quoi tient un bon dispositif participatif ?

Ce qui distingue un bon dispositif, c’est l’impact des décisions qui en découlent. Toutes les décisions n’ont pas forcément vocation à relever de dispositifs participatifs. Malheureusement, souvent les habitants rendent un avis, les élus n’en tiennent pas compte et ils ne viennent pas expliquer pour quelle raison.

Le pouvoir doit rendre des comptes, il doit pouvoir expliquer ses choix à l’échelle locale. Les habitants peuvent entendre que leur avis ne soit pas toujours entendu, mais il faut leur expliquer pourquoi !

Un bon dispositif participatif permet d’améliorer les décisions publiques et, en chemin, les participants peuvent aussi devenir de meilleurs citoyens, se former et découvrir des enjeux qui leur étaient inconnus jusqu’alors.

Enfin, dans le contexte actuel de crise démocratique, la mise en œuvre d’une démocratie réellement participative peut contribuer à renforcer la légitimité de la démocratie représentative.

Haut de page

4

Commentaires

Réagir
Publicité
Publicité

Télécharger
l'appli!

En savoir plus

Formations d’experts

4 Commentaires

Ajouter un commentaire
  1. 1. Bertrand Liocourt 05/03/2016, 17h32

    J'ai créé l'an dernier ma petite activité de conseil en démocratie participative et j'ai aidé une mairie à mettre en place un CESEL et réalisé un audit sur les comités de quartier. Mis à part l'élue en charge du dispositif, rien ne suivait derrière, et le Maire voulait surtout que ne soient présents que des sympathisants sur le CESEL... Malgré la volonté en campagne électorale d'en faire un "dispositif de pointe". Peur de perdre du "pouvoir", méconnaissance de ce qu'est réellement une démocratie participatie et comment elle vient compléter la représentative... Dans une autre commune, il s'agissait pour le Maire en place de "canaliser" les associations trop militantes à son goût... J'ai cessé mon activité...

  2. 2. Jean Deroi - Maire des quartiers nord de Roubaix 03/03/2016, 20h50

    Bonjour Aniki,

    Je vous invite à venir voir comment ça se passe sur le terrain.

    Je suis un des élus que Mr Talpin prend en exemple pour illustrer son prism.
    Mais est ce la réalité, ..., ce texte accusant les "elus" n'est il pas un raccourci pour un faire valoir de son auteur ?

    Houlala en écrivant cela je suis un grand méchant, ..., mais non moi aussi je sais faire des raccourcis racoleur ;)

    En faite je vous invite simplement à ne pas prendre ce texte comme étant une vérité.

    En réalité, surtout dans notre ville de Roubaix, chacun à un peu de vérité.

    Et là, soyons claire Mr Talpin à voulu faire le buzz.

    Aun plaisir de vous rencontrer.

  3. 3. JO 03/03/2016, 17h30

    Je ne suis pas certain que faire vivre la démocratie participative au moyen des associations soit la piste à suivre. On risque de renforcer les potentats locaux que sont parfois les associations.

  4. 4. Aniki 03/03/2016, 09h58

    Lisez "Une répression à bas bruit. Comment les élus étouffent les mobilisations dans les quartiers populaires" article cité en réference de celui-ci.
    Révélateur du comportement de nos élus locaux (et nationaux d'ailleurs)et de leur "conception du pouvoir" résolument égocentrique..."Moi Je... de toute façon, vous êtes trop stupides pour savoir ce qui est bon pour vous..." On s'aperçoit alors que ceux-ci se comportent comme des mafieux, achètent le silence de certains, baillonent les contestataires porteurs de contre-projets, etc... A vomir!
    Un jour ou l'autre ils se feront... étêtés!!!

  1. Ajouter un commentaire

      Votre e-mail ne sera pas visible

    Conformément à la loi "Informatique et libertés" du 6 janvier 1978, vous pouvez accéder aux informations vous concernant, les rectifier ou vous opposer à leur traitement et à leur transmission éventuelle à des tiers en écrivant à : Groupe Moniteur - 17, rue d'Uzès 75018 Paris cedex 02 ou en cliquant ici.