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Gouvernance de la donnée : “Il n’y aura pas de modèle ouvert ou fermé mais des modèles mixtes”

| Mis à jour le 31/03/2016
Par
Jean-Philippe Clément

Fabien Calcavechia

La Gazette poursuit sa série d'entretiens avec des administrateurs généraux des données (AGD), une nouvelle fonction issue des pays anglo-saxons, où elle est apparue sous le nom de chief data officer (CDO). Jean-Philippe Clément, nommé à la Ville de Paris cet hiver, revient sur la façon dont il envisage son travail dans la capitale.

Après Nathalie Vernus-Prost à la métropole de Lyon, La Gazette des communes poursuit ses entretiens destinés à mieux cerner la nouvelle fonction d’administrateur général des données (AGD), qui nous provient des pays anglo-saxons, où les chief data officers (CDO) sont apparus ces dernières années dans les grandes villes. Nommé cet hiver à la Ville de Paris, Jean-Philippe Clément a auparavant exercé dans cette même collectivité une suite de postes qui l’ont amené naturellement à devenir AGD, entre technique et vision stratégique : chargé de mission TIC et Innovation, directeur de projets usages et innovation numérique, et enfin chargé de mission smart city. Auparavant, il avait exercé dans le privé, comme chef de projet multimédia puis consultant e-business.

Comment décririez-vous votre fonction ?

Ma mission consiste à faire prendre conscience, au sein de notre organisation, du rôle de plus en plus important de la donnée dans nos métiers et dans le fonctionnement de la Ville de Paris. Je coordonne la démarche et les solutions qui s’appuient fortement sur la data pour que la collectivité ait une logique d’ensemble sur ce sujet. C’est une fonction de pédagogue, de facilitateur et d’architecte.

Habille-t-on d’un nouveau terme un poste en construction depuis que les SI ont commencé à être mis en place dans les années 70 ?

Effectivement, depuis quinze ans, les collectivités territoriales n’ont pas attendu leur administrateur général des données pour gérer et valoriser leurs données. Mais ces travaux s’effectuaient de manière séparée par domaine et par service, avec peu d’objectifs communs.

Comme pour la démarche smart city, la différence actuelle provient de la volonté de coordonner les projets et de créer une démarche globale et transverse.

Ainsi, désormais, les projets de SIG, de production de données cartographiques 2D ou 3D, d’open data, d’interconnexion des SI, de data sciences (utilisation de la donnée pour effectuer des analyses et en tirer de nouvelles solutions), de captation de données pour le monitoring et le pilotage des systèmes urbains,… tous ces projets se parlent, interagissent, s’enrichissent mutuellement.

C’est cette logique transverse et mutualisée qui donne toute sa valeur à la donnée.

Qu’est-ce qui a conduit la collectivité à créer la fonction maintenant ?

C’est certainement une question de maturité. Sous l’impulsion forte de la Maire de Paris, Anne Hidalgo et de son adjoint, Jean-Louis Missika, nous travaillons sur la démarche ville intelligente et durable depuis fin 2014. C’est en travaillant sur cette feuille de route qu’il est devenu évident que la donnée était un des éléments centraux, et qu’elle méritait un programme particulier.

Quels sont vos grands axes de travail ?

Nous en avons cinq principaux : l’open data, la data science, le SIG, avec notamment une partie données 3D, l’Internet des objets (IoT) pour piloter les systèmes urbains et offrir de nouveaux services aux Parisiens et la définition d’une plate-forme territoriale de partage des données.

Plus précisément et par thème, concernant la donnée 3D, nous expérimentons de nouveaux processus de production à la fois pour l’espace public et à l’intérieur de certains bâtiments complexes.
En Open Data, par exemple dans le domaine de l’énergie, nous sommes attentifs aux avancées législatives et réglementaires et essayons de travailler plus étroitement encore avec les opérateurs du territoire pour que ce type de données soient mieux partagées et viennent alimenter nos stratégies locales énergétiques.

L’énergie est aussi une thématique que nous travaillons sous l’angle IoT (Internet des objets-capteurs) et plate-forme de données partagées afin de mieux équilibrer les consommations et les productions dans la gestion des pics de consommation à l’échelle d’un îlot ou d’un quartier.

Via le programme d’innovation DataCity, nous tentons de rendre la data science plus concrète en proposant aux startups du secteur d’apporter des solutions data à des défis urbains auxquels nous sommes confrontés.

Sur un thème comme la mobilité, nous testons de nouveaux modes de fonctionnement des feux de croisement en captant la densité piétonne autour des carrefours pour déclencher les scénarios de fonctionnement des feux.

immeuble à Paris

Les économies d’énergie, un enjeu fort.

Comment s’assurer que ces échanges public et privé sont gagnants-gagnants ?

Déjà, nous nous appuyons sur la législation en cours d’évolution et nous alimentons le législateur pour qu’il prenne des décisions éclairées, raccrochées au terrain, notamment grâce aux travaux effectués avec Open Data France.

Il n’est pas simple de garantir un certain équilibre autour de ces questions de données.

Sur l’open data par exemple, nous tenons beaucoup à la licence ODbL que nous avons initiée en France car elle permet de mettre la donnée publique, déjà financée par le contribuable, à disposition de tous, tout en garantissant qu’elle ne soit pas accaparée par un acteur spécifique. En effet, les mécanismes de copyleft et de share-alike obligent les réutilisateurs qui enrichissent la donnée initiale à la republier sous les mêmes conditions de licence. C’est un cercle vertueux qui permet de créer des communs pour lesquels chacun apporte sa pierre. C’est aussi un bon moyen de rester autour de la table des discussions et des échanges avec les grands réutilisateurs quand ils s’interrogent sur leurs obligations vis-à-vis de la donnée libérée sous cette licence.

Au-delà de l’open data, concernant le partage des données entre acteurs territoriaux dans une logique de smart city, beaucoup de chose reste à construire. Ce n’est pas tant d’un point de vue de technique que les chantiers doivent s’ouvrir car les solutions existent. C’est plus sur la partie gouvernance des données et de leur usage que nous devons tous nous rassembler pour trouver des échanges gagnant-gagnant simples à mettre en œuvre et à faire évoluer.

Waze, l’app d’aide à la mobilité rachetée par Google, aimerait échanger des données avec les collectivités, vous ont-ils approché ?

Oui, nous discutons avec Waze sur des données très spécifiques concernant les incidents de trafic. Un échange de données sur ce sujet pourrait faire progresser nos systèmes respectifs. Mais ce n’est pas toujours simple et rapide de trouver un chemin d’entente quand vous avez d’un côté un contrat générique en anglais et de l’autre des logiques de licence ODbL. L’objectif d’une meilleure information des usagers est le même, on va certainement pouvoir converger.

Au-delà de l’échange de données, la collaboration avec de grands acteurs numériques pose aussi la question des logiques algorithmiques d’usage des données. Il faut absolument que les règles de gestion des algorithmes puissent prendre en compte les objectifs de politiques publiques que nous développons.
Encore une fois ce type de discussion ne peut avoir lieu que si les conditions de la relation ne sont pas déséquilibrées. La loi, les règlements, les licences doivent favoriser ces échanges équilibrés entre les acteurs.

Vous évoquiez votre recours aux textes législatifs. Beaucoup, récents ou en cours, abordent le question de la donnée -Lemaire, Valter, Notre, Macron…- : vous semblent-ils satisfaisants ?

Concernant la législation sur les données, nous avons appris à être prudent et à attendre la fin du processus législatif et même celui des décrets d’application. Certains points sont encore flous sur les délégations et les concessions, il faudrait que les dispositions soient davantage obligatoires (actuellement, le texte pose l’ouverture des données des DSP, mais il reste possible d’y déroger, ndlr). Nous avions pris de l’avance en intégrant en 2014 une clause open data dans nos marchés publics qui permet d’être moins bloqué dès que nous voulons libérer des données intéressantes. L’idée est de passer à la phase suivante, les marchés de concession et de délégation.

Tous ces textes de loi volontaristes montrent que la logique d’un partage plus équilibrée de la donnée est enclenché et c’est bien là l’essentiel.

Cette clause dans vos marchés publics est-elle respectée ?

Je n’ai pas eu d’information concernant un seul point de blocage de la part d’un candidat. Certains émettaient des doutes à propos des coûts supplémentaires que cela pouvait engendrer pour acquérir les droits sur les données produites mais cela n’a eu aucun effet. Dans la réalité, plus l’exploitation des données produites est prévue à l’avance, moins son coût de production est élevé.

Face à tous vos défis, quels sont vos atouts et les freins ?

Nous bénéficions d’un historique solide. Ainsi, un vrai travail de refonte et d’investissement a été effectué sur les SI, depuis 2001 et il a été réaffirmé en 2008 et en 2014. Beaucoup de dispositifs et de systèmes sont déjà en place.

C’est aussi un inconvénient car souvent ils ont été conçus par domaine et le modèle transverse de la smart city nous oblige désormais à développer les interconnexions.

L’organisation doit repenser son modèle, sa trajectoire d’évolution et sa gouvernance.

Mon rôle est d’expliquer et d’accompagner ces changements du point de vue de la data et je vais certainement être beaucoup aidé par un réseau d’innovateurs internes qui a pris goût pour ce type de challenge.

Votre homologue Nathalie Vernus-Prost évoquait la question de l’acculturation, c’est aussi un point à travailler encore ?

Oui, il faut s’y atteler continuellement. Mais elle ne peut pas se faire hors sol. Elle doit être rattachée aux métiers et la démarche globale doit apporter un avantage à celui qui y participe. Par exemple sur l’Open Data, nous avons mis à plat le processus de publication des données pour faire en sorte que les producteurs de données géographiques publient en premier lieu dans le SIG partagé de la ville auquel nous avons relié notre plate-forme Open Data. Dans une même action, le producteur contribue à deux logiques transverses et vertueuses dont il pourra lui même bénéficier en utilisant les données d’un autre service.

Toujours en matière d’acculturation, nous travaillons actuellement sur les data sciences et essayons de démontrer leur potentiel, sur le modèle de ce que New York a fait dans la détection prédictive d’incendie. C’est pour cette raison que nous avons lancé avec le Numa et 5 grands partenaires, DataCity, que j’évoquais plus haut. Nous sommes partis de choses concrètes et nous avons identifié, avec les services de la Ville, une dizaine de challenges urbains qui pourraient potentiellement être résolus par l’analyse de la donnée. Nous avons réceptionné plus de 200 propositions de solutions parmi lesquelles nous en avons sélectionné 5. Ces solutions devraient pouvoir montrer les possibilités offertes par la data science et susciter de nouveaux projets.

De façon plus globale, nous avons monté un comité data interne trimestriel, pour traiter toutes les questions liées à la data. Il réunit les différents directeurs et les élus sectoriels.

Quelle est la bonne échelle pour développer ce service public local de la donnée ?

Nous imaginons nos projets selon une logique de “poupées russes”.

Nous faisons bien sûr en sorte d’être dans l’échelle territoriale parisienne, tout en construisant des systèmes qui pourraient grandir à l’échelle de la métropole le moment venu. Par exemple, nous travaillons à une V2 plus complète de l’app Dans ma rue, qui permet actuellement  de remonter des anomalies dans l’espace public. Nous allons faire en sorte qu’elle soit utilisable à d’autres échelles territoriales que Paris.

Dans l’autre sens, nous travaillons beaucoup à l’échelle du quartier car nous nous rendons compte que tous les dispositifs techniques mis en oeuvre, notamment dans le cadre de la démarche smart city, nécessitent un accompagnement et une animation des projets. Le quartier est la bonne échelle pour expliquer et accompagner les habitants. C’est essentiel qu’ils adhèrent et participent aux projets car il s’agit de leurs données et de leurs usages.

Dans l’édifice métropole du Grand Paris, certains redoutent que Paris ne soit omniprésent, ne craignez-vous pas que cela génère de la défiance, sur le sujet de la donnée ?

Non, car nous ne serons que dans la proposition, l’accompagnement, la facilitation, et pas du tout dans la logique du “nous l’avons fait, c’est le meilleur choix”.

Pour le moment, les AGD, en France ou à l’étranger, appartiennent à des collectivité aisée et grandes. Cette fonction peut-elle sortir de ce cadre restreint ?

Il est vrai que notre échelle peut justifier ce poste. Toutefois, on peut très bien imaginer que cette fonction soit mutualisée dans les collectivités plus petites et que le chief data officer soit aussi le chief digital officer, qui s’occupe de la data, de la smart city, de la transformation numérique en interne et dans les relations avec l’usager, avec une approche transverse.

Selon vous, il n’y a donc pas de gouvernance locale de la donnée de droite ou de gauche, ce qui fait écho au constat d’un lissage partisan des politiques publiques locales ?

Je ne sais pas si c’est à moi de répondre à cette question ! A part le cas de la licence ODbL, qui n’a pas la même fonction qu’une licence ouverte, mais est-ce que cela a une couleur politique, je l’ignore… Je crois qu’il n’y a pas de clivage politique fort sur le sujet.

La collectivité est garante de la neutralité de la donnée et de son usage, afin qu’elle soit en capacité de contractualiser avec tous les opérateurs, et les opérateurs entre eux, dans une relation de confiance, sur le principe d’une place de marché, selon un cadre politique et stratégique fixé par elle.

Le clivage serait-il davantage dans ouverture vs fermeture, comme le suggérait cette analyse ?

Il n’y aura pas de modèle totalement ouvert ou totalement fermé mais des modèles mixtes. Toute la difficulté, et la richesse des projets, réside là. Certes nous allons continuer à travailler sur l’open data, mais on le voit bien avec les données personnelles, qui vont avoir du sens en terme de gestion de la smart city : nous serons plus dans des logiques de données partagées, en plus de la logique open data. Avec un objectif final stratégique à atteindre, avec toujours le même paradigme : faire toujours plus avec toujours moins de ressources, financières, humaines ou matérielles.

Comment votre projet s’articule avec la mise en place de “l’Etat plate-forme”, où les données ouvertes jouent un rôle important ?

Nous collaborons fortement avec le SGMAP et Etalab, à travers Open Data France qui est un partenaire important d’Etalab. Récemment, nous avons beaucoup travaillé avec eux sur les data sciences, ils sont très en avance sur ce sujet, et nous réfléchissons ensemble à une démarche de start-up de ville (l’équivalent, à l’échelle d’une ville, du fonctionnement de ce que le SGMAP a baptisé “Etat start-up”, c’est-à-dire en mode agile, ndlr).

Nous avons construit avec eux le hackathon Nec Mergitur sur la sécurité, car cela concernait aussi la préfecture de police et l’Etat, et que nous avons en commun l’expérience de ce type d’événement.

Les métropoles se livrent à une concurrence, comment concilier cela avec l’ouverture consubstantielle à l’open data et l’impératif de mutualisation ?

Je ne suis pas sûr que nous soyons en concurrence avec Lille, Nantes, Lyon ou Bordeaux car nous n’avons pas la même nature de territoire. C’est pour cela que nous participons beaucoup aux réseaux d’échange comme Open Data France. Nous participons aussi aux différentes études nationales en cours sur ce sujet.

Si jamais nous devions nous mettre en concurrence, ce serait plutôt avec de grandes capitales comme Londres ou New York. Mais cela n’est même pas le cas, puisque par exemple nous travaillons avec New York sur la définition de ce que devraient être les grandes règles de gestion d’une plate-forme de données partagées territoriales. Par ailleurs, la maire de Paris, Anne Hidalgo revient de Tokyo où elle a effectué des partages très opérationnels en matière de climat. Ces échanges nous permettent de comparer aussi souvent les cadres réglementaires de ville-monde, et nous ne sommes pas forcément favorisés. Le cadre juridique actuel français des marchés publics est tout simplement inadapté pour ce qui concerne l’innovation et l’agilité. La France veut favoriser une filière du cloud alors que toutes les solutions appuyées sur le cloud ne peuvent être acquises que sur des crédits de fonctionnement rarissimes au sein d’une collectivité locale. C’est compliqué de se comparer quand on a votre ligne de départ est 20 mètres derrière celles des autres métropoles mondiales.

Une nouvelle génération, fonctionnant selon d’autres logiques, émerge ?

Exactement, elle est davantage dans le partage, l’intelligence collective. Par exemple nous savons que les défis comme le dérèglement climatique vont se régler à l’échelle des grandes métropoles, et nous sommes dans une optique d’échanges et de coordination plus que de concurrence.

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