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Lutte contre les inégalités

« La politique de la ville n’a pas les moyens d’assurer l’égalité entre tous » – Marie-Hélène Bacqué

Publié le • Par • dans : Actu prévention sécurité, France

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Bacqué m-h © O. Dion

A rebours du procès en inefficacité régulièrement adressé à la politique de la ville, Marie-Hélène Bacqué défend son utilité : elle n’aurait toutefois pas les moyens structurels de répondre aux ambitieux objectifs qui lui sont assignée. Ancienne ingénieure territoriale en chef à Aubervilliers puis à Saint-Denis, cette sociologue et urbaniste à l’université de Paris-Nanterre plaide pour une réforme radicale de l’action publique, sous peine de ne jamais parvenir à « changer la vie » des habitants des quartiers populaires.

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La nouvelle politique de la ville convient-elle aux habitants autant qu’aux professionnels ?

 

La politique de la ville a-t-elle permis d’améliorer les conditions de vie des habitants des quartiers prioritaires et de réduire les inégalités au sein de la société française ?

Elle n’a pas permis de juguler la crise économique – qui a touché en premier lieu les populations situées en bas de l’échelle sociale, dont les habitants des quartiers les plus paupérisés. La politique de la ville n’a guère été plus efficace pour lutter contre la montée du chômage, le développement de la pauvreté ou bien encore l’aggravation des tensions entre la police et la population.

Le recentrage sur la rénovation urbaine a, certes, changé l’image de certains quartiers de façon assez significative, mais les conditions de vies ne se résument évidemment pas au cadre de vie. Lorsque vous prenez le temps d’écouter les habitants, leurs principales préoccupations demeurent les discriminations, l’emploi, la réussite scolaire, la formation, puis ensuite seulement, vient le problème du logement.

Est-ce pour cette priorité accordée à la rénovation urbaine plutôt qu’aux préoccupations sociales qu’elle est aussi régulièrement critiquée, y compris parfois par les habitants censés en bénéficier ?

Les déceptions qu’engendre la politique de la ville viennent surtout des attentes démesurées que l’on place en elle. Comment peut-elle tenir sa promesse de rétablir l’égalité entre tous les citoyens, alors que :

  • elle est totalement marginalisée dans l’organigramme du gouvernement, de l’administration d’Etat comme des collectivités territoriales ;
  • elle ne représente que 0,12% du budget de l’Etat en France – hors les fonds de péréquation et ceux destinés à la rénovation urbaine – mais se retrouve à financer ce qui aurait dû être financé par les acteurs publics classiques ;
  • elle reste ciblée sur des territoires et non des populations ?

A l’avenir, j’estime que la politique de la ville devrait continuer à prendre à bras le corps les enjeux de cadre de vie et d’aménagement, mais en les repensant à travers les besoins réels des habitants, et ce à différentes échelles, dont celle évidemment des métropoles. A ce titre, la question du désenclavement et des transports est en effet centrale pour relier les quartiers prioritaires aux bassins d’emplois.

Alors que les indicateurs socio-économiques des habitants des quartiers prioritaires semblent s’être aggravés au cours des dernières années, faut-il parler d’échec de la politique de la ville ?

Je ne le crois pas. La politique de la ville a permis un rattrapage à la marge, même si elle n’arrive clairement pas à jouer son rôle de discrimination positive. La responsabilité de cet échec n’incombe pas à ces dispositifs, mais bien davantage à l’absence de redistribution massive des ressources ainsi que de politique publique véritablement égalitaire à la base.

Ce n’est pas de la faute de la politique de la ville si aucun gouvernement n’a cherché à modifier les structures d’inégalités pénalisant la majorité des habitants des quartiers. De véritables déserts médicaux continuent à se développer en Seine-Saint-Denis, et un enfant scolarisé dans ce département plutôt qu’à Paris a reçu un an d’enseignement de moins lorsqu’il passe le baccalauréat.

Quels sont les freins à la mise en place de telles politiques nationales plus égalitaires ?

La politique de la ville est trop marginalisée pour enjoindre l’Education nationale à se poser sérieusement la question de la réussite éducative des classes populaires, et à s’attaquer enfin à la logique de reproduction sociale frappant l’école de la République. Le raisonnement vaut aussi pour la police nationale : il n’y a rien de surprenant à ce qu’elle se montre plus humiliante dans les quartiers populaires, lorsque vous regardez les préjugés, ainsi que l’origine sociale et géographique des gardiens de la paix y évoluant la peur au ventre.

Modifier cette situation demande tout à la fois des moyens financiers supplémentaires, une refonte des recrutements et des formations des agents ainsi et surtout qu’un changement radical de méthodologie dans la définition même du service public. Si l’Etat français souhaite réellement assurer l’égalité entre tous ces citoyens, il doit commencer par repenser ses missions à partir des besoins des classes populaires, pour en faire de véritables services au public. Peut-être qu’un jour les agents publics devront rendre des comptes aux citoyens et que les habitants pourront participer à l’élaboration de plans d’actions concertés…

En attendant ce jour, élus locaux et agents publics parlent-ils encore le même langage que les habitants qu’ils sont pourtant censés servir ?

Il n’y a qu’à regarder les expériences de budget participatif pour voir que des professionnels savent rendre accessible une matière à priori aride, et que les citoyens sont en situation de comprendre même les politiques publiques les plus complexes. Mais le langage techniciste est encore trop souvent utilisé par les premiers pour éviter d’avoir de vrais débats politiques avec « leurs » administrés. Les habitants, à fortiori ceux des quartiers populaires, sont véritablement infantilisés lors des réunions publiques.

Les conseils citoyens, créés par la loi du 21 février 2014 portant réforme de la politique de la ville, changeront-ils la donne ?

Il ne faut pas attendre une transformation politique d’une loi qui est, avant toute chose, une réforme technique. D’ailleurs, l’essentiel des conseils citoyens créés jusqu’ici ont été construits directement par les collectivités, à partir des listes électorales. Résultat : toute une partie de la population locale, qui aurait dû pouvoir y participer, s’en retrouve évincée. La faute en revient aux élus, mais aussi à l’Etat. Le cadre de référence diffusé par le CGET n’a pas été complété par des décrets précisant la loi, et le gouvernement ne s’est pas non plus montré très prolixe sur la question des listes disponibles pour le tirage au sort…

Faut-il s’en étonner ? La France a culturellement toujours accordé la primauté à la démocratie représentative, aussi peu représentative soit-elle aujourd’hui sur le plan sociologique. Malheureusement, même si l’intérêt général se construit dans l’expression de points de vue opposés, la peur du conflit ainsi que celle de perte de pouvoir ne pousse pas les élus et les techniciens à changer de posture malgré l’urgence du moment.

Plus de trente ans après la marche pour l’égalité de 1983 et dix ans après les révoltes urbaines de 2005, ne manque-t-il pas finalement à la politique de la ville un véritable discours inclusif, offrant du sens à tous ces dispositifs publics en faveur des habitants des quartiers ?

Les habitants des quartiers prioritaires n’ont pas besoin de story-telling ! J’attends ainsi de voir comment le gouvernement traduira ses belles paroles sur la lutte contre les discriminations, exprimées lors des deux premiers comités interministériels à l’égalité et à la citoyenneté. Car, de ce point de vue, nous n’avons assisté qu’à une politique d’affichage depuis les révoltes sociales de 2005. Je me répète, mais tant que la politique de la ville ne prendra pas effectivement sens en parallèle de plusieurs politiques nationales visant à assurer plus d’égalité et moins de discriminations, elle ne pourra rester que marginale.

Au-delà du rôle considérable de l’Etat, plusieurs chantiers doivent être lancés sans être pris à la légère. Il est grand temps, par exemple, de redonner de l’autonomie aux petites associations, qui ne semblent pas avoir bénéficié de l’enveloppe budgétaire promise après les attentats de janvier 2015. Encore trop dépendantes du pouvoir politique et de leurs stratégies clientélistes, beaucoup s’apprêtent aujourd’hui à mettre la clef sous la porte, lorsque ce n’est pas déjà fait.

En quoi l’avenir des associations représente-il un enjeu concret pour les habitants des quartiers prioritaires tentant de « survivre » au quotidien ?

Cela me semble totalement contradictoire de discourir sur le vivre-ensemble alors qu’un des plus grands plans sociaux touchant actuellement notre pays concerne le tissu associatif. En ne donnant pas aux petites associations les moyens d’intervenir voire en les menaçant de disparition, les pouvoirs publics créent un vide que des groupes extrémistes – quels qu’ils soient – remplissent aussitôt.

Plutôt qu’être en appui des responsables associatifs réalisant le travail de terrain, les chefs de projet Politique de la ville se retrouvent désormais à organiser des appels d’offres les mettant en concurrence. Puis ils évaluent ces associations – ce qui est légitime du fait des subventions publiques qui leur sont accordées – non plus selon l’impact de leurs initiatives auprès des habitants ou de leur conformité avec les valeurs du service public, mais selon des objectifs quantitatifs ôtant tout sans à leurs actions. Des pénalités ont, par exemple, été infligées à des bénévoles parce qu’ils ne savaient pas tenir de comptabilité analytique…

Les professionnels répondent là à des consignes hiérarchiques et ne le font pas souvent de gaieté de cœur…

Vous avez raison. Je ne compte même plus le nombre d’agents de développement local en souffrance que j’ai pu croiser au cours des dernières années. De plus en plus contraints dans des logiques de chiffre – que l’on parle de contraintes budgétaires à respecter ou de tableaux de bords statistiques à remplir pour du suivi individualisé –, ils représentent à mes yeux les victimes collatérales des réformes de la LOLF puis de la RGPP.

Au-delà de la politique de la ville, de nombreuses autres politiques publiques se bureaucratisent.  Je vis la même chose en tant qu’universitaire, « au nom de la rationalisation. » La culture du chiffre et du management propre au monde de l’entreprise gagne progressivement l’administration publique. Une chose est sûre, en tout cas, ce n’est clairement pas en empêchant les chefs de projets Politique de la ville, les travailleurs sociaux, les éducateurs de la PJJ ni même les responsables associatifs de réaliser leur travail de terrain et de construire du collectif que l’on réussira à « changer la vie » des habitants des quartiers populaires.

Que manque-t-il à l’action publique pour enfin être perçue, demain, comme efficace aux yeux des habitants des quartiers prioritaires ?

Toutes ces questions dépassent bien évidemment l’enjeu strict des quartiers prioritaires et interrogent la société française dans toute sa globalité. Il faut bien en avoir conscience. Nous sommes aujourd’hui dans une telle crise morale et politique que nous n’avons plus d’autres choix que de modifier notre système démocratique, c’est-à-dire de revoir les postures de nos institutions ainsi que le fonctionnement de nos services publics. C’est pourquoi nous proposons avec la coordination Pas sans nous la création d’un fonds pour une démocratie d’initiative citoyenne, doté de 5% des financements accordés à la démocratie représentative.

De nombreuses associations des quartiers prioritaires nous soutiennent, mais aussi de grandes associations nationales comme France Nature Environnement, le Secours catholique ou la Fédération des centres sociaux. Plusieurs élus et hauts-fonctionnaires nous ont également signifié leur intérêt. Pour offrir des moyens supplémentaires aux structures représentant la société civile, développer la légitimité des citoyens à s’investir dans l’espace politique et les instances de décision, ainsi que renouveler la formation et les méthodes de travail de l’administration, nous avons besoin de courage politique… et donc d’une importante mobilisation citoyenne.

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