Climat

« Une organisation mondiale des villes devrait siéger à la Cop21 »

Par

Source : COP 21 
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Patricia Marais

Les villes n’apparaissent pas aux scientifiques et aux politiques comme une échelle pertinente pour contrer le dérèglement du climat, déplore le Directeur général des services de Courbevoie, Alain Cluzet. Auteur de « Le climat sauvé par les villes ? » (L’Harmattan, 2012), l’urbaniste plaide pour l’intégration des métropoles au processus onusien, que légitime leur poids démographique, économique et climatique.

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Climat : Pourquoi les experts défendent un rôle accru des collectivités locales

 Les autorités locales devraient s’exprimer à la COP21, lors de l’Action Day du 5 décembre. Est-ce un tournant ?

Je le pense, même si écouter poliment durant deux heures les représentants des territoires est loin de leur donner un rôle à part entière. A l’origine, l’Organisation des Nations-Unies (ONU) avait vocation à prévenir les conflits entre Etats. Elle encadre aujourd’hui les négociations climatiques que mènent ces derniers, dont elle enregistre les engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES). Le Bénin a remis sa copie ? Formidable. Mais que pèse-t-il en termes de GES ? Ceux-ci sont rejetés à 80 % par les villes, qui n’ont pas voix au chapitre. Il faut tenir compte de qui pèse quoi.

Si l’on ne fait rien, 19 des 22 plus grandes métropoles seront sous l’eau dans trente ans. Les îles Maldives (345 000 hab.), menacées de submersion, siègent à la COP21. Pourquoi pas Bombay (agglomération de 18,5 millions d’hab.), ou la Nouvelle-Orléans (aire urbaine de 1,25 million d’hab.) ? L’ONU sait être pragmatique et négocier parfois avec des instances qui ne sont pas des Etats. Elle doit donner aux autorités locales une place structurelle, dans les débats comme dans les engagements. Une organisation mondiale des villes devrait siéger à la Cop.

La mondialisation efface les frontières et affaiblit les Etats au profit des grandes agglomérations, qui entretiennent entre elles d’importants échanges, notamment économiques. Gênes, Venise ont été puissantes au Moyen-Age. On retrouve aujourd’hui ce primat des grandes villes du monde.

Les collectivités doivent-elles être mentionnées dans le texte conclusif ?

De toute évidence. Au plan mondial, les villes représentent plus de 50 % de la population, 70 % de la consommation d’énergie et 80 % des émissions de gaz à effet de serre. Hébergeant 10 % de la population du globe, les 20 principales agglomérations fournissent à elles seules 50 % du PIB. Les grands centres urbains sont les principaux foyers de pollutions ; c’est aussi à leur niveau qu’une partie de celles-ci (déchets, eaux usées), sont recyclées.

Aux Etats-Unis, les villes ont joué un grand rôle dans l’évolution des positions de l’Etat fédéral. En Chine, le développement économique se fait par les grandes villes et c’est aussi de là qu’est venue la prise de conscience. A l’été 2008, l’activité des usines environnant Pékin a été suspendue pendant les Jeux Olympiques, pour limiter la pollution atmosphérique. Celle-ci atteint, à Shanghai, des niveaux dix fois supérieurs à ceux observés à Paris. Si l’on n’y envisage pas la circulation alternée, on y est néanmoins préoccupé par la baisse d’attractivité de la ville pour les élites nationales et internationales, qui s’en détournent.

Pour atteindre leurs objectifs, les Etats devront trouver des accords avec les territoires. Quand on raisonne climat, on raisonne énergie – ce qui conduit à raisonner local. La loi sur la transition énergétique de juillet 2015, une fois posés les grands principes, en vient très vite aux territoires : c’est là que l’on pourra gérer le problème.

De quelle manière ?

Les solutions sont moins coûteuses à l’échelle des grandes régions urbaines, où la densité justifie l’investissement dans les transports publics et les réseaux de chaleur et où la proximité entre les lieux de production et de consommation d’énergie sied aux renouvelables. L’énergie se stockant difficilement, c’est au niveau local que l’on peut combiner les différentes ressources disponibles (solaire, biomasse, éolien, parfois géothermie) pour répondre au mieux aux besoins globaux du territoire.

Les solutions individuelles ne sont pas à l’échelle : le gain en CO2 permis par l’installation, par des particuliers, de quelques mètres carrés de panneaux thermiques ou photovoltaïques coûte beaucoup trop cher à la collectivité en subventions.

Dans l’Union européenne, le doublement des réseaux de chaleur, à alimenter par les seules énergies renouvelables (biomasse, géothermie …), réduirait à lui seul de 10% la production de GES. Soit la moitié de l’objectif fixé pour 2020.

Mais ne s’agit-il pas là d’une approche purement théorique ?

Non, les exemples se multiplient ces dernières années, sachant que l’utilisation locale immédiate des énergies renouvelables associée à la cogénération permet de contourner le problème, crucial et sans réponse réelle à ce jour, du stockage. Ainsi, Güssing (Autriche, 4 000 hab.) est en autonomie énergétique complète grâce à un réseau de chaleur biomasse alimenté par les forêts voisines et grâce à la production de biogaz-carburant à partir de la méthanisation des déchets de bois et issus de l’agriculture, ces derniers étant par ailleurs également convertis en électricité et en chaleur par des centrales de cogénération.
En Allemagne, un concours des « villages bio-énergie » récompense depuis 2010 tous les bourgs autonomes ( via les chaufferies bois, le gaz produit par la biomasse, le solaire thermique).

En France, les collectivités mettent systématiquement en avant le manque de moyens.

Au niveau d’un territoire, on peut créer des ressources. Non seulement la densité d’usagers permet de rentabiliser les investissements dans des infrastructures (transports collectifs, chauffage urbain) mais les économies d’énergie réalisées sur le patrimoine public libèrent des moyens, à réinvestir dans les politiques climat – ce que les Etats peinent à faire en créant de nouvelles taxes.

Autre recette possible : le péage urbain. A Londres, les candidats conservateur et travailliste à la mairie défendent son renchérissement, pour renflouer le transport collectif.

Alors qu’en France, cinq ans après les lois « Grenelle », il n’y a toujours aucun péage urbain …

En Ile-de-France, l’espérance de vie est inférieure à celle d’autres régions du fait de la pollution atmosphérique. Dans ce contexte, si celui qui tient à parcourir les Champs-Elysées en 4×4 subissait un malus, ce ne serait pas si mal. Cela dégagerait des recettes au profit du transport collectif, qui serait ainsi en partie financé par les pollueurs et non plus les seuls usagers et contribuables.

Biographie d’Alain Cluzet

Docteur en aménagement, ingénieur en chef hors classe

  • Depuis 2014: DGS de la ville de Courbevoie et coordonnateur de la Communauté d’agglomération (CA) Seine Défense
  • 2008-2014: DGS de la CA du Plateau de Saclay (Essonne)*
  • 2012 : « Le climat sauvé par les villes ? », L’Harmattan.
  • 2005-2008: DGA du conseil général de l’Essonne
  • 1996-2005: directeur puis DGA de la ville de Saint Etienne (Loire)
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Commentaires

1  |  réagir

29/11/2015 05h49 - DIX-IT

C’est le lieu de l’action ou le lieu de la décision qui est évoqué ?
Le mot ville est impropre sauf à préciser quelques seuils comme les mégalopoles,
les agglomerations etc
Ensuite des villes de meme taille peuvent avoir des environnements différents,
Participation des villes en tant que lieu de l’action, oui, des textes l’énoncent déjà, puis vu sous ce angle l’état n’a pas de territoire.
Par contre le niveau décisionnel étant donné qu’il s’agit ni plus ni moins que de la planète doit rester à l’état.
On sent tout de meme les solutions toutes prêtes, genre « la loi », le decoupage administratif ect il faudrait peut etre commencer à sortir du cadre ?

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