En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour vous proposer des services et offres adaptés à vos centres d'intérêt. OK En savoir plus X
Déposez votre CV Fournisseurs du secteur public

Logo Gazette.fr

2

Commentaires

Réagir

Lecture publique

La bibliothèque « troisième lieu » permet de tisser du lien social

Publié le • Mis à jour le • Par • dans : France

2

Commentaires

Réagir

380 X 253 Amandine Jacquet © Amandine Jacquet

Amandine Jacquet, bibliothécaire et formatrice, a dirigé l’ouvrage «Bibliothèques troisième lieu», publié par l’Association des bibliothécaires de France. Concept encore assez flou, le « troisième lieu » façonne de plus en plus d’équipements de lecture publique. Rencontre avec l'auteure pour en décrypter les éléments constitutifs.

 

« La bibliothèque devient un tiers-lieu au coeur de la ville et du territoire », affirme la sénatrice Sylvie Robert, dans son rapport sur l’adaptation et l’extension des horaires d’ouverture des bibliothèques publiques. L’élue fait ainsi référence à la notion de « bibliothèque troisième lieu », sur laquelle repose un nombre grandissant d’équipements de lecture publique. Mais de quoi s’agit-il au juste ? Réponse avec Amandine Jacquet, qui a dirigé l’ouvrage collectif « les bibliothèques troisième lieu », publié en 2015 par l’Association des bibliothécaires de France.

On parle beaucoup de la bibliothèque troisième lieu, mais sans vraiment la définir. De quoi s’agit-il ?

Le concept de troisième lieu a été forgé par le sociologue américain Ray Oldenburg dans les années 1980. Il faisait alors référence à l’extension des villes américaines par lotissements périphériques dénués de lieux de sociabilité, avec, à la clef, une diminution du lien social. Il distinguait trois lieux : le premier, le foyer ; le deuxième lieu, celui du travail ; et le troisième lieu, celui où l’on rencontre d’autres personnes, où se crée du lien social. Ce dernier est un lieu neutre, accessible à tous et où l’égalité prévaut entre les individus, sans référence à leur place dans la société. En France, l’archétype du troisième lieu, c’est le café. Ce concept a ensuite été appliqué aux bibliothèques dans les pays anglo-saxons. Sa diffusion, en France, s’est faite via le mémoire du diplôme de conservateur des bibliothèques de Mathilde Servet (1). C’est un mémoire qui a fait date (2).

Aujourd’hui, le troisième lieu est très présent dans les bibliothèques, mais aussi dans la sphère commerciale : certaines enseignes de restauration rapide l’utilisent comme un argument marketing, en soulignant que leurs clients peuvent passer du temps à travailler ou à discuter dans leurs boutiques.

Comment le concept se traduit-il pour une bibliothèque ?

Pour une bibliothèque, ce sont les mêmes caractéristiques que celles que nous avons évoquées à l’instant. Finalement, il s’agit d’un concept compliqué et un peu flou pour définir quelque chose de simple ! L’objectif de notre livre est d’aider à le décrypter.

Mais certains, parmi les professionnels, les élus, ou le public, ne se demandent-ils pas où est vraiment le rapport avec la bibliothèque, équipement culturel par excellence ?

Globalement, l’image de la bibliothèque, lieu où l’on ne fait qu’emprunter des livres ou étudier, n’est plus d’actualité. De là à la concevoir comme un lieu de sociabilité, il y a un grand pas, que tous les bibliothécaires et tous les élus n’ont pas encore franchi. Cependant, je rencontre de plus en plus de professionnels séduits par cette idée, qui s’intègre peu à peu à nos valeurs professionnelles. Nous sommes encore dans une phase de montée de l’intérêt pour ce concept.

Le concept fait-il débat au sein des bibliothécaires français ?

Disons qu’il y les ardents défenseurs de la bibliothèque troisième lieu, ceux qui pensent qu’elle n’apporte rien de foncièrement nouveau et ceux qui sont franchement réservés. J’ai tenu à ce que l’ouvrage donne la parole aux uns et aux autres. Pour les premiers, la bibliothèque troisième lieu marque une évolution capitale. Les deuxièmes estiment qu’il s’agit d’une simple évolution du concept de médiathèque forgé au début des années 1980. Enfin les troisièmes craignent que les bibliothèques perdent leur caractère institutionnel et que les valeurs professionnelles portées par les bibliothécaires s’affaiblissent. Ils pointent aussi les difficultés de management. En effet, la bibliothèque troisième lieu s’appuie bien souvent sur des équipes de jeunes professionnels (moins de 35 ans) compétents et actifs, mais qui peuvent avoir du mal à s’adapter aux pesanteurs d’une administration territoriale.

En quoi le projet culturel d’une bibliothèque troisième lieu est-il différent ?

La réflexion sur les collections reflète bien qu’historiquement, la logique des bibliothèques françaises a été celle de l’offre. Elles proposent une offre encyclopédique, avec des collections représentant tous les auteurs et couvrant tous les sujets. C’est le contraire du modèle anglo-saxon et scandinave, basé sur la demande et prenant en compte la diversité des publics qu’elle soit géographique, religieuse culturelle, etc. Dans cet esprit, la bibliothèque troisième lieu essaie de répondre aux demandes des différents groupes de personnes, voire des différentes communautés. Elle est bien en phase avec le territoire sur lequel elle est implantée. Cela contribue à en faire un formidable outil politique.

Comment cela se traduit-il en termes d’action culturelle ?

En France, on part bien souvent du principe qu’il faut aider le lecteur à progresser vers des lectures « de meilleure qualité ». Dans une bibliothèque troisième lieu, la question de la qualité n’est pas pertinente. C’est sans doute là que réside la différence majeure. Ce type d’équipement est en phase avec la société moderne. On y considère que chacun peut s’exprimer, avoir un goût, une opinion qu’il faut respecter. Savoir lire est essentiel pour fonctionner dans notre société où presque tout passe par de l’écrit. Le plus important n’est pas ce que l’on lit, mais de lire afin d’entretenir ce savoir. N’oublions pas que, selon l’Agence Nationale de Lutte contre l’Illettrisme, 2,5 millions d’adultes français métropolitains sont illettrés, soit 7 % de la population adulte. C’est pourquoi l’absence de jugement, de la part des bibliothécaires sur les usagers et leurs lectures, est capitale.

L’accent est également mis sur le lien social : cela fait évoluer, entre autres, les animations. Dans une bibliothèque troisième lieu, on ne fait plus guère de conférences, mais plutôt des ateliers, de natures très diverses. Cela peut aller de l’atelier multimédia à l’atelier couture. Et, parfois, ce sont même les usagers qui les animent. Alors la bibliothèque devient un lieu de vie, où chaque individu peut se réaliser.

Le risque n’est-il pas de sortir du champ culturel ?

C’est effectivement un sujet de réflexion pour certains. Mais, pour moi, ce n’est pas un risque.

Pourquoi ?

Parce que même quand une bibliothèque organise un atelier couture, pour reprendre cet exemple, elle peut acheter des ouvrages sur ce thème ou celui de la mode, orienter les participants vers des sites web etc. Elle enchaîne sur quelque chose de plus culturel. Le but est de toucher des publics qui ne fréquentent pas la bibliothèque parce qu’ils n’ont pas une culture de l’écrit.

La bibliothèque est, par essence, un équipement culturel grand public de proximité. Les bibliothèques peuvent être encore plus utiles à la société qu’elles ne le sont aujourd’hui, en élargissant leur offre, au-delà du seul champ culturel. Cette réflexion est au cœur de la bibliothèque troisième lieu. Il s’agit de tisser du lien social, d’aider chacun à être un citoyen, à construire sa pensée, à s’impliquer dans le vivre ensemble. Finalement, c’est un programme beaucoup plus ambitieux que la simple approche culturelle.

Outre les animations, quels types de services autres que culturels peut-on proposer dans une bibliothèque troisième lieu ?

Dans certaines bibliothèques scandinaves, on trouve, par exemple, un guichet unique qui permet d’accéder à différents services, type CAF (Caisse d’allocations familiales), Pôle Emploi etc. Là on est pleinement dans la construction du citoyen et le service. En France, à part l’exemple bien connu de Signy-l’Abbaye (3), on associe toujours ce concept de guichet de services aux territoires ruraux, mais il serait également pertinent en milieu urbain.

Les bibliothécaires d’un équipement troisième lieu travaillent sur la réponse à la demande en scrutant leur territoire, et en segmentant la population par tranches d’âge et situations sociales, pour repérer les besoins. Ainsi, la bibliothèque troisième lieu, c’est aussi celle des services spécifiques. Certaines proposent même des services aux très petites entreprises. En ce sens, la bibliothèque troisième lieu répond également à la demande des élus, dans la mesure où elle répond aux besoins de la population et se préoccupe du développement local y compris économique.

Combien y a-t-il de bibliothèques troisième lieu en France ?

Répondre à cette question est quasi-impossible. Il y a des bibliothèques qui se réclament du troisième lieu parce qu’elles ont un bâtiment ultra moderne, et qui pourtant n’en sont pas…parce qu’elles ont, par exemple, un règlement qui fait 15 pages ! Elles ne sont donc pas dans une relation de confiance et d’égalité.

D’autres bibliothèques sont un troisième lieu sans le savoir, simplement parce qu’elles inversent le rapport entre usager et bibliothécaire – mettant en place une logique de partenariat plutôt que de prescription. De même, ceux qui aménagent un espace de convivialité pour que les usagers puissent se rencontrer et échanger, s’inspirent du troisième lieu.

Donc, le troisième lieu n’est pas l’apanage des grands équipements…

Non, pas du tout. Quand on a commencé à parler du troisième lieu, on citait toujours l’exemple d’équipements très spacieux, très bien dotés en équipements informatiques, comme la Dok de Delft ou la bibliothèque d’Amsterdam, aux Pays-Bas. Aujourd’hui, on cite des exemples comme la bibliothèque d’Anzin (Nord), la médiathèque Philéas Fogg à Saint- Aubin du Pavail (réseau des médiathèques de la CDC Pays de Chateaugiron, Ille-et-Vilaine), celle de Signy-l’Abbaye (Ardennes), qui sont loin d’être des grandes collectivités.

Mais la bibliothèque troisième lieu ne risque-t-elle pas d’apparaître comme un luxe en période de restriction budgétaire ?

La plus grosse contrainte, c’est l’espace. Mais la bibliothèque troisième lieu ne se résume pas à des m2, même s’il est souhaitable qu’il y ait des zonages différents, a minima un espace de vie (pour jouer, parler, lire, boire, manger, téléphoner…) et un espace de silence plus petit (pour travailler et être au calme). Dans la mesure où c’est avant tout la conception des relations entre les personnes qui déterminent le troisième lieu, il est tout à fait possible de mettre en place une bibliothèque de ce type avec un petit budget. Dans l’ouvrage, il y a d’ailleurs un article intitulé « la bibliothèque troisième lieu pour les fauchés ». Tous les aspects que vous venons d’évoquer sont y également abordés.

Ce qui compte le plus, c’est la place donnée à l’humain au sein de la bibliothèque. De ce fait, c’est presque plus facile de développer une bibliothèque troisième lieu dans une commune rurale, dans la mesure où tout le monde se connaît. L’esprit communautaire y est aussi plus fort, ce qui facilite le développement de la citoyenneté.

Quelles sont les conditions de réussite pour les professionnels?

La cohésion de l’équipe de bibliothécaires est indispensable. Ceux-ci doivent avoir des compétences multiples, professionnelles et personnelles, pour enrichir et animer les activités et services proposés par la bibliothèque. Il peut s’agir de compétences multimédia, ou linguistiques, artistiques, techniques, etc. Bref, il faut des profils créatifs, avec de bonnes capacités relationnelles et humaines.

Haut de page

  • VoirRéduire

    Notes

    Note 01 - Enssib, 2009 - Retourner au texte

    Note 02 - En 2010, Mathilde Servet a synthétisé son propos dans un article du Bulletin des bibliothèques de France (BBF, juillet 2010 - Retourner au texte

    Note 03 - Située dans les Ardennes, la commune de Signy-l’Abbaye (1400 habitants) a combiné dans sa médiathèque offre de livres, salle polyvalente, salle de musique et un relais services publics permettant d’effectuer certaines démarches administratives, en matière d’emploi, d’assurance maladie, de prestations sociales, de recherche d’assistantes maternelles. Une assistante sociale y donne aussi des rendez-vous. Lire la Gazette des communes du 15 juin 2009 - Retourner au texte

2

Commentaires

Réagir
Publicité
Publicité

Télécharger
l'appli!

En savoir plus

Formations d’experts

Mots-clés

Thèmes abordés BibliothèquesPolitiques culturelles

2 Commentaires

Ajouter un commentaire
  1. 1. Frankgin 14/12/2015, 13h17

    "La cohésion de l’équipe de bibliothécaires est indispensable. Ceux-ci doivent avoir des compétences multiples, professionnelles et personnelles" (...)

    Comment arriver à ce constat lorsque l'on sait la difficulté actuelle à accéder à des formations de qualité, avec l'obligation d'avancer les frais, ...et la reconnaissance plus ou moins évidente des compétence personnelles dans beaucoup d'établissements, où l'on est encore dans une certaine sectorisation des postes suivant les missions attribuées. C'est à dire que l'on ne fera pas vraiment confiance à des compétences qui ne sont pas officiellement reconnues par l'autorité de tutelle, via une formation justement, gâchant souvent de belles perspectives.
    On tourne en rond.
    Mais l'idée est belle... et le management de ces équipes requiert une tâche immense.

  2. 2. manava 01/12/2015, 15h56

    un bien bel article où nous voyons comment mettre en place des lieux de convivialité que peuvent-être les bibliothèques

  1. Ajouter un commentaire

      Votre e-mail ne sera pas visible

    Conformément à la loi "Informatique et libertés" du 6 janvier 1978, vous pouvez accéder aux informations vous concernant, les rectifier ou vous opposer à leur traitement et à leur transmission éventuelle à des tiers en écrivant à : Groupe Moniteur - 17, rue d'Uzès 75018 Paris cedex 02 ou en cliquant ici.