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Lutte contre le terrorisme

« La France a besoin d’une politique partenariale de prévention de la radicalisation »

Publié le • Par • dans : Actu experts prévention sécurité

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RapportINHESJ © INHESJ

Dénonçant la centralisation de la politique de lutte contre la radicalisation et le terrorisme, l’ex-responsable de la Tranquillité publique à Bobigny, Sény Diatta, plaide pour plus de prévention grâce à l’implication des collectivités. Selon cet auteur d’un récent rapport sur la radicalisation religieuse pour l’INHESJ, élus locaux et fonctionnaires territoriaux ont un rôle à jouer dans le signalement et la réinsertion des jeunes concernés. A condition d’inscrire cette mission à l’ordre du jour des CLSPD. Interview.

 

Vous avez été, cette année, auditeur national à l’Institut national des hautes études de sécurité et de justice (INHESJ). Dans le rapport de votre groupe d’auditeurs, que vous avez présenté en fin d’année, vous appelez à davantage décentraliser la lutte contre la radicalisation. Pourquoi ?

Faute d’associer les élus et les agents territoriaux, l’Etat central français se contente de réagir aux attentats successifs, de façon uniquement répressive. C’est d’autant plus dommage qu’en réduisant continuellement les implantations de la police nationale et de la gendarmerie, le pouvoir régalien diminue ses services de proximité.

Il aurait tout à gagner de s’inspirer de la Belgique, des Pays-Bas ou du Danemark. La France a besoin d’une politique partenariale de prévention de la radicalisation, c’est-à-dire une riposte de long-terme, allant de la formation d’imams modérés jusqu’à l’accentuation de la lutte contre le décrochage scolaire.

Dix-huit mois après la présentation du plan du ministère de l’Intérieur, comment expliquez-vous cette « mise à l’écart » des collectivités ?

C’est inexplicable. Les services de proximité que les collectivités assurent représentent pourtant une fantastique source de renseignements : à Bobigny, il n’était pas rare que certains administrés inquiets de la radicalisation d’un proche se confient aux agents municipaux, comme ils auraient pu le faire d’ailleurs à leurs psychologues.

Mais, pour qu’un échange d’information puisse s’opérer ensuite avec les RG, il est indispensable que les fonctionnaires territoriaux – particulièrement ceux en lien avec des jeunes vulnérables n’étant pas encore embrigadés – sachent identifier les différents processus de radicalisation.

SenyDiattaINHESJ1

Sény Diatta, co-auteur d’un rapport sur la prévention de la radicalisation pour l’INHESJ

N’est-ce pas le cas, actuellement ?

Non ! Au final, très peu d’agents des collectivités ont été sensibilisés par le secrétariat général du comité interministériel de prévention de la délinquance (SG-CIPD) aux méfaits de la radicalisation ou à la variété des profils-type susceptibles d’être embrigadés. C’est pourtant le B.A.-BA, si le gouvernement attend d’eux, ensuite, qu’ils préviennent d’éventuels actes violents.

Le réseau préfectoral de l’Etat doit rapidement offrir des outils de compréhension aux agents publics. Moi-même témoin de « signaux faibles » avant mon cursus à l’INHESJ, je me suis empêché d’agir puisque je ne savais pas si mes suspicions étaient fondées ou si elles relevaient de simples préjugés.

Y-aurait-il eu autant de départs à Lunel (Hérault) si le maire et les agents avaient été associés en amont aux travaux de la préfecture ? Maxime Hauchard serait-il inscrit sur la liste noire des « combattants terroristes étrangers » par les Etats-Unis si les fonctionnaires de Bosc-Roger-en-Roumois (Eure) avaient été formés ? Je ne crois pas.

Mais le ministère de l’Intérieur a déjà formé près de 6 000 personnes sur le sujet ?

Le gouvernement n’a pas peur du paradoxe : il appelle les collectivités à s’investir dans la prévention de la radicalisation… mais n’invite, en réalité, qu’une infime partie de territoriaux et de responsables associatifs aux formations du ministère de l’Intérieur. Une meilleure coordination des acteurs locaux et la multiplication d’ateliers d’information est nécessaire si l’on espère dupliquer les bonnes pratiques d’Aarhus (Danemark) ou Vilvorde (Belgique).

Appartient-il aux collectivités de faire du renseignement pour le compte de l’Etat ?

Il ne s’agit pas de ça. Surtout pas. Je ne confonds pas les espions des services secrets avec les agents des services sociaux, de la jeunesse, du sport ou encore les médiateurs. Cependant, s’ils sont correctement formés, ces derniers peuvent également protéger leur public, qu’ils connaissent bien, et donc la population française.

Outre le signalement d’éventuels cas suspects, ces fonctionnaires peuvent en effet éviter le basculement de jeunes dans l’action violente. Même si un soutien financier de l’Etat ne serait jamais de trop, ils disposent de réelles marges de manœuvre pour bâtir des solutions individualisées de réinsertion.

Dans les faits, pourtant, peu de collectivités ont mis en place de tels dispositifs…

Aujourd’hui, les élus et les agents n’agissent pas par peur de devoir, demain, « déradicaliser » des individus – ce que personne ne sait faire, évidemment… D’où la nécessité de bâtir les bases d’un partenariat Etat – collectivités – associations, capable de faire vivre une politique publique s’attaquant de façon globale à un phénomène appelé à durer dans le temps.

C’est pourquoi nous proposons avec les autres auditeurs de l’INHESJ que la prévention et la lutte contre la radicalisation soient inscrites dans les contrats de ville de nouvelle génération. Ces documents stratégiques, en cours de signature, présentent deux avantages :

  1. un caractère interministériel autorisant les collectivités à frapper aux portes des différentes institutions nationales;
  2. un partenariat bien établi permettant à l’Etat de décliner plus efficacement ses plans.

Dans le cas où un volet Radicalisation viendrait en effet compléter les contrats de ville, comment ce vœu pourrait-il se traduire opérationnellement ?

Nous préconisons de transformer les CLSPD en conseils locaux de sécurité, de prévention de la délinquance et de prévention de la radicalisation (CLDPDPR). Vu qu’ils ne traitent pour l’heure que des incivilités, et que tous les musulmans radicaux ne sont évidemment pas délinquants, nombre d’entre eux échappent actuellement aux dispositifs de réinsertion susceptibles de leur convenir.

De quels dispositifs parlez-vous ?

Des missions locales aux services sociaux en passant par les associations d’insertion ainsi que les programmes de prévention de la délinquance ou de lutte contre le décrochage scolaire, nous avons, au niveau local, tous les dispositifs nécessaires pour réinsérer de potentiels maillons faibles.

L’Etat doit donc former les cadres territoriaux, pour qu’ils sensibilisent et mobilisent leurs propres agents sur le terrain. Aussi difficile à mesurer cela soit-il, les programmes vacances, d’insertion, les activités sportives ou encore les ateliers citoyenneté et démocratie font figure de véritables pare-feu. A minima, ils peuvent permettre de toucher les familles, qui représentent, dans bien des cas, la solution.

Mais, comment peuvent-elles renouer un lien avec ces individus se plaçant, pour certains en tout cas, délibérément en marge de la société ?

La tâche est compliquée, oui. Il faut savoir que ces jeunes « exclus » sont en recherche de sens, d’appartenance à une communauté… et se sont, dans la plupart des cas, auto-exclus eux-mêmes. La preuve : seule une minorité de la jeunesse des quartiers populaires accepte de s’enfermer dans cette dialectique radicale, centrée autour des notions de pureté et de licite.

Ce n’est pas forcément leur faute. Vu leur faible niveau de qualification, ils ne mobilisent pas leur esprit critique pour décrypter les vidéos Youtube ou les prêches dévoyant l’Islam, vers lesquels les ont conduits leurs mauvaises fréquentations. Cela les conforte dans la situation de victimation qu’ils recherchent par ailleurs.

Au final, la radicalisation islamiste est-elle plutôt un problème religieux ou un réel enjeu politique ?

Les deux ! S’il n’est pas réductible à une communauté, ce phénomène n’exempte pas la religion de toute responsabilité. Il faut se garder des positions extrêmes, prétendant que le djihadisme est seulement une maladie de l’Islam ou qu’il n’a, au contraire, rien à voir avec la religion musulmane. La question que pose la radicalisation, finalement, c’est celle de la compatibilité de l’Islam avec la République.

La France n’a bien entendu pas à remettre en cause son principe de laïcité, mais elle doit veiller à ce que les lois de la République ne soient pas utilisées pour exclure les musulmans. Lorsque l’on sait que le manque de mosquées dans notre pays favorise la propagation de l’Islam des caves, ne serait-il pas judicieux, par exemple, de clarifier nos règles d’attribution des terrains et de financements de lieux de cultes ?

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