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Interview

Rémi Lefebvre : « Les collectivités font toutes la même chose »

Publié le • Mis à jour le • Par • dans : A la une, Dossiers d'actualité, France

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cupcakes identiques © Flickr CC by Clever Cupcakes

Spécialiste du PS, Rémi Lefebvre possède la particularité d’être à la fois politologue et élu socialiste à Hellemes, commune associée à Lille. L’universitaire ne ménage pas ses camarades pour autant. Pour lui, le règne des « technotables » à la tête des grandes collectivités entraîne une standardisation de l’action publique et renforce l’abstention.

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Les villes font-elles toutes la même chose ?

 

A l’issue des municipales de 2014, beaucoup de collaborateurs de cabinet et de cadres territoriaux ont pris les rênes de grandes communes. Quel est leur poids exact ?

Selon une première étude de Luc Rouban(1), 25 % des maires de communes de plus de 30 000 habitants font partie de cette catégorie, contre 1 % en 1983. D’après une seconde étude de Dominique Andolfatto(2), la proportion est encore plus forte parmi les 102 nouveaux maires élus en 2014. 27 d’entre eux sont des assistants d’élus et 20 appartiennent à la fonction publique, sans doute territoriale.

Sur quoi votre conviction s’appuie-t-elle ?

Avec l’intercommunalité, la multiplication des satellites des collectivités (Offices HLM, sociétés d’économie mixte, associations subventionnées…) et des possibilités de montages des dossiers, l’action publique locale est devenue très complexe, pour ne pas dire baroque. C’est, en tout cas, une affaire de spécialistes. Dans ces conditions, les collaborateurs de cabinet et les cadres territoriaux reconvertissent leur savoir-faire en éligibilité.

N’existe-t-il cependant pas une différence entre les collaborateurs de cabinet qui exercent des fonctions politiques et les cadres territoriaux qui relèvent de la sphère administrative ?

Le triptyque exécutif local / cabinet / direction générale des services se caractérise par sa grande homogénéité. On passe, beaucoup plus facilement, qu’au début de la décentralisation, d’un rôle à l’autre. Tout simplement parce qu’on parle la même langue.

Comment qualifieriez-vous ces élus d’un nouveau genre ?

Le terme de « technotables », inventé par Jean-Pierre Gaudin, me paraît le plus juste en ce sens que ces maires ne peuvent pas être que des technos. Il leur faut bien sûr avoir travaillé leur ancrage local.

Quels sont les « technotables » les plus emblématiques ?

Les maires PS des deux grandes villes de l’Ouest, Nantes et Rennes. Elues à 34 et 38 ans, Johanna Rolland et Nathalie Apperé sont, toutes deux, passées par un IEP. Elles possèdent, toutes deux, un master spécialisé dans les questions territoriales. Elles ont, ensuite, toutes deux, fait leurs classes dans les services d’une collectivité. Le phénomène ne touche pas seulement le PS. A Grasse et Châteauroux, Jérôme Viaud (LR) et Gil Avérous (LR) étaient, durant le précédent mandat, directeurs de cabinet des maires sortants. Ils sont, tous deux, devenus maires en 2014.

Quelles sont les conséquences de ce phénomène ?

Ces nouveaux maires ont, bien sûr, appris à intégrer la contrainte électorale, mais ils sont moins politisés que leurs prédécesseurs. Ils ne défendent plus de doctrine particulière. Ils sont désignés en fonction de leur compétence, non de leur représentativité parmi la population. Ils favorisent, ainsi, la montée de l’abstention aux élections locales. Les maires, auparavant, avaient plus de proximité sociale. La distance sociale se situait au niveau national, pas local. Les maires étaient considérés comme proches. Pas seulement physiquement, mais aussi socialement.

Le mot « proximité » est pourtant sur toutes les lèvres…

La proximité, c’est comme le vivre ensemble : plus on en parle, moins il y en a !

En quoi cette évolution rejaillit-elle sur les politiques locales ?

Ces élus développent une conception, avant tout, managériale. Ils participent à la dépolitisation et à la standardisation de l’action des collectivités. Les collectivités font toutes la même chose. La ville doit être durable, avec un éco-quartier et un agenda 21. Chacun veut son tramway et sa marque territoriale. L’attractivité est devenue la norme, au détriment des autres préoccupations.

N’existe-t-il pas des différences entre les collectivités de gauche et de droite sur les questions de sécurité ?

Les maires PS Dijon et de Lyon, François Rebsamen et Gérard Collomb ont, depuis longtemps, développé leur police municipale. La vidéosurveillance s’est généralisée dans les villes de gauche. Durant le mandat précédent à Grenoble, Michel Destot (PS) a même armé sa police municipale. Lors de sa campagne à Reims, en 2014, la maire sortante Adeline Hazan (PS) prônait le doublement des effectifs de sa police municipale…

Le logement social ne reste-t-il pas un marqueur ?

Autant sur la sécurité, on assiste à un coup de barre à droite, autant on a un coup de barre à gauche sur le logement social. Toutes les villes intègrent la mixité. Toutes, à quelques exceptions près, construisent des logements sociaux.

Le discours contre l’assistanat n’est-il pas particulièrement fort à droite ?

Il faut bien distinguer les propos de campagne de l’action locale au quotidien. La part des dépenses sociales n’est pas fonction de l’étiquette politique, mais de la sociologie des communes. On voit des villes pauvres de droite faire beaucoup en ce domaine.

Le PS, sur lequel porte l’essentiel de vos travaux(3), a-t-il encore une doctrine en matière territoriale ?

Le problème des élus socialistes, c’est qu’ils sont avant tout organisés au sein des grandes associations catégorielles : l’Association des maires de France, l’Assemblée des départements de France et l’Association des régions de France. La Fédération nationale des élus socialistes et républicains est une coquille vide, au regard de ces structures. Résultat : les logiques d’institution prennent le pas sur les logiques de parti. C’est ainsi que s’explique la formidable résilience du département que Manuel Valls voulait supprimer en 2014.

Quelles sont les conséquences de la défaite du PS aux municipales de 2014 et 2015 ?

Dramatiques. Jamais, sous la Vème République, l’un des partis dominants n’avait perdu autant d’élus aux municipales. 15 000 d’entre eux ont été défaits. Au total, la gauche a tout de même perdu 196 municipalités de plus de 9 000 habitants et 60 de plus de 30 000 habitants ! 600 collaborateurs de cabinet se sont ainsi retrouvés sur le carreau.

Quel est l’impact sur le parti ?

Considérable. Le PS était un parti d’enseignants. Avec les victoires aux élections locales des années 2000, il était clairement devenu un parti d’élus et d’assistants d’élus. Or, les élus reversent 10 % de leurs indemnités au PS. Après la défaite aux municipales de 2014, la fédération du Nord a accusé une baisse de 15 % de son budget, soit l’équivalent de 500 000 euros. Mais les conséquences ne sont pas que financières…

Quelles sont-elles ?

Dans de nombreuses villes PS perdues, le secrétaire de section était le directeur de cabinet du maire. Quand ces communes sont tombées, le parti a perdu cette ressource et cette disponibilité.

Le nombre d’adhérents a-t-il chuté ?

Dans les services des collectivités PS, on a ce qu’on appelle dans le jargon socialiste, des alimentaires… Quand une ville est perdue, le parti perd entre un tiers et la moitié de ses adhérents. On l’a encore constaté en 2014, après les défaites des sortants à Roubaix et Dunkerque.

Beaucoup de ces maires ne se remettent pas de ces défaites…

Daniel Percheron, président (PS) de la région Nord-Pas-de-Calais, avait beau dire, avant 2012, que le Parti Socialiste, s’il voulait conserver le pouvoir local, n’avait guère intérêt à gagner les présidentielle, ces élus n’y croyaient pas.

Pourquoi pensaient-ils sauver leur peau ?

Ils avaient un bon bilan, disaient-ils. Ils avaient des relais partout dans la population… Ils n’ont pas saisi que les gens sont moins attachés à leur maire, y compris dans les petites villes. La nationalisation des élections locales balaie tout sur son passage. Les départementales de 2015 ont confirmé la tendance. Les régionales de décembre 2015 le démontreront encore : plus personne, ou presque, ne résiste à ces grandes vagues nationales.

Références

Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki, « La société des socialistes : le PS aujourd’hui », Editions du Croquant, octobre 2006

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    Notes

    Note 01 - Luc Rouban, « Le nouveau pouvoir urbain en 2014 : les maires de villes de plus de 30 000 habitants », CEVIPOF, mai 2014 - Retourner au texte

    Note 02 - Dominique Andolfatto, « Qui sont les nouveaux maires de villes de plus de 30 000 habitants », Revue politique et parlementaire, septembre 2014 - Retourner au texte

    Note 03 - Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki, « La société des socialistes : le PS aujourd’hui », Editions du Croquant, octobre 2006 - Retourner au texte

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Thèmes abordés ElectionsFonction publique territorialeLogementSécurité publiqueSocial

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  1. 1. franpay 05/11/2015, 22h35

    l'analyse est très juste, et la généralisation aux postes de maires de professionnels de la politique est une catastrophe.
    on fait de la politique, du clientelisme, mais sutout le champ de vision s'est réduit. On parle entre soit, les autres sont devenus porteurs d'approches étrangères, et la vision du territoire est plus qu'avant un concept

  2. 2. Theo 06/10/2015, 10h56

    Apparemment, les apparatchik regrettent de s'être faits doubler par les technotables... c'est la vieille rengaine de la carrière militante vs parcours diplômant.

    Il faut arrêter de chercher toujours la responsabilité de l’abstention auprès des rares qui s'intéressent aux affaires publiques et souhaitent les prendre en charge. Quand on a fait 5 ou 6 ans d'études, on gagne mieux sa vie dans le privé ou via les concours administratif qu'en devenant élu à 60h semaine, sans statut ni sécurité de l'emploi et avec un énorme paquet d'emm** quotidien.

    Il y a certes la rétribution symbolique, mais si la fonction d'élu était si prestigieuse & rentable, elle serait plus courue. Tel n'est pas le cas.

    Nous sommes dans un monde d'individualisme, où seule l'émotion mobilise les foules. Les abstentionnistes sont les premiers responsables de l'abstention. Par leur manque de civisme, mâtiné de tous pourris, ils entretiennent leur propre éloignement du monde politique.

    Bref, on a les élus qu'on mérite.

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