COP 21

Les objets connectés citoyens au service de la transition énergétique

Par
personnes soudant dans le cadre du projet Capteurs citoyens

Citoyens Capteurs

A rebours de l’approche descendante rencontrée dans la plupart des cas lorsqu’on parle d’objets connectés, des projets mettent les usagers au centre du dispositif, parfois avec l’appui de collectivités locales. Les problématiques environnementales sont au cœur de leur utilisation.

“Une action d’éducation populaire” : c’est ainsi qu’Olivier Blondeau et Laurence Allard résument “Capteurs citoyens”, leur projet qui ambitionne de permettre aux citoyens de se réapproprier les objets connectés, en les bidouillant eux-mêmes.

Depuis quelques années, les politiques publiques commencent à s’appuyer sur les objets connectés. Ces derniers jouent, entre autres, un rôle dans la transition énergétique, dans l’optique notamment d’une meilleure connaissance de la consommation énergétique, pour l’optimiser. La généralisation imposée du compteur électrique communicant Linky en est le principal exemple en France.

Mais l’approche générale est descendante, plaçant les citoyens dans une position passive face à ce qui s’apparente trop souvent à des « boîtes noires », aspirateurs à données personnelles dont le contrôle peut leur échapper.

Capteurs citoyens, avec d’autres initiatives, se place dans une logique inverse, en aidant les gens à comprendre comment les objets connectés fonctionnent, à reprendre le contrôle sur les données et à agir de façon active pour modifier leurs habitudes. Ces initiatives sont balbutiantes et sous-financées, contrairement aux objets connectés industriels portés par de gros opérateurs, comme dans le cas de Linky, ou les smarts grids.

Ces démarches témoignent néanmoins d’une volonté de rééquilibrer les rapports de force, dans une optique d’“empowerment”, que la puissance publique soutient parfois.

Ainsi, CitizenWatt, un des projets de Capteurs citoyens, bénéficie du soutien de la Ville de Paris,  en partenariat avec hackEns, le hacklab de l’École normale supérieure, et le fab lab(1)Fabelier. Il est en open source, ce qui signifie que ses plans sont accessibles, par transparence sur son fonctionnement et pour que tout un chacun puisse le reproduire. Pour un coût modéré, ce compteur électrique indique en temps réel sa consommation.

La différence avec Linky ? “La fabrication personnelle du capteur dans le cadre d’ateliers par les habitants est plus mobilisatrice que de simplement « consommer des données”, indique Laurence Allard, enseignante-chercheuse. En outre, “Linky ne donne pas de consommation en temps réel mais avec un délai de collecte imposé par le CRE et la CNIL de 10 minutes, ce qui fait une différence considérable quant à la compréhension de sa consommation électrique”, poursuit Olivier Blondeau, chef de projet CitizenWatt.
Enfin, côté respect de la vie privée, les données sont stockées en local, chez les habitants. “Il sera possible de diffuser en open data les données mises en commun, anonymisées et sécurisées, dans un mouvement de libération volontaire”, précise Laurence Allard.

Acculturer à la donnée

CitizenWatt est en cours de développement dans deux quartiers de Paris. Une quarantaine de foyers ont pour le moment répondu à l’appel. Pour toucher un public autre que les habituels sensibilisés, “nous sommes passés par le bailleur social, ICF-La Sablière, et les gardiens, explique encore Laurence Allard. La moitié sont des alphatesteurs intéressés par la technologie, les autres sont des habitants des cités en précarité énergétique.”

Ce petit monde a ainsi mis la main au fer à souder le temps d’un “soudathon”(2), mêlant néophytes et experts.
Le but consiste à amener les participants à prendre conscience de leur consommation et des façons de modifier leurs habitudes pour la diminuer. La modification des comportements passe par “des liens triviaux, précise Olivier Blondeau. Par exemple, si un utilisateur s’est mis à fermer la porte de sa chambre quand le chauffage fonctionne, il a économisé un euro.”

A Rennes, les efforts en faveur de la réappropriation citoyenne des techniques remontent déjà à quelques années, grâce à l’écosystème local. Soutenue par la mairie, l’association Bug, au joli slogan “préservons la biodiversité des projets”, s’active depuis 1995. Son champ d’intérêt s’est tout naturellement élargi aux objets connectés. Elle fait partie des partenaires du fab lab de Rennes, créé en 2012, en cours d’extension. Les autres partenaires sont la commune, la métropole, des établissements d’enseignement supérieur…

Les ateliers proposés s’appuient sur des kits d’électronique open source. Les néophytes apprennent grâce à eux “la grammaire de base” des objets connectés, détaille Hugues Aubin, co-fondateur du LabFab de Rennes et chargé de mission TIC pour Rennes et Rennes Métropole. Internet est sorti de l’ordinateur, la pratique d’ateliers permet de vulgariser les objets connectés. Nous acculturons les enfants mais aussi les instituteurs et les professeurs.” Les gens déjà aguerris s’exercent sur des kits plus complexes.

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pollution à Paris en 2015

Quand la pollution embrume Paris. Flickr CC by nd Livio Felix

Qualité de l’air

Grand sujet de préoccupation, la qualité de l’air est aussi au coeur de toutes les attentions. L’association Respire a travaillé, dans un premier temps avec Capteurs citoyens, sur un projet de capteurs de particules fines et de dioxyde d’azote qui sera disponible en open source. Ce projet n’a pas reçu de soutien officiel des pouvoirs publics, explique Sébastien Vray, président de Respire : “Nous connaissons les personnes de la région Île-de-France et de Paris, nous aimerions travailler si possible avec les collectivités. On s’apprécie, sans avoir toujours les mêmes approches.”
Si AirParif n’a pas donné son label, ils ont “bien pris l’initiative”, commente le militant. Il faut dire qu’AirParif n’est pas un acteur langue de bois, au point que l’Etat lui a diminué ses subventions. L’organisme a fait preuve de bienveillance, comme l’expliquait la directrice de la communication, Karine Léger :

Cette initiative s’inscrit pour nous dans la continuité de notre mission : en complément de notre réseau de soixante capteurs en Île-de-France, placés dans des zones représentatives, nous souhaitons obtenir des mesures dans les zones d’exposition des gens. Depuis 2006, nous avons déjà fait des tests dans les habitacles des automobiles, dans les transports en commun (ou avec des tubes tests) sur des citoyens volontaires tout au long de la journée. À chaque fois, il s’agissait de versions réduites de nos capteurs principaux. Nous opérons un échange d’expertises scientifiques sur les capteurs citoyens afin qu’ils puissent produire des données qui complètent les nôtres.

En juin dernier, lors de Futur en Seine, festival parisien dédié au numérique, l’on a pu aussi participer à l’Urban Dirt Lab, une initiative du bio hacklab La Paillasse, associant les savoir-faire de la start-up PlumeLabs, d’Open Data Paris, le service de Paris qui s’occupe des données publiques, et de la plateforme Data-canvas. L’objectif est de parvenir à dresser une cartographie en open data « des tendances de pollution et de diversité microbienne en milieu urbain” et des outils pour analyser ces données.

“Déployer à plus grande échelle, en gardant l’aspect participatif”

Stimulantes, ces initiatives se heurtent toutefois à des freins qui en limitent la portée. Il y a d’abord le nombre de personnes touchées. Pour l’heure, leurs initiateurs sont plutôt des (jeunes) gens diplômés. “La citoyenneté a toujours été une question de minorité, fait remarquer le chercheur et sociologue Francis Chateauraynaud, co-auteur de l’article De la métrologie en démocratie. La nouvelle vague des capteurs citoyens. Il n’y avait pas la France entière place de la Bastille”, une référence aux origines bourgeoises de 1789, à rebours des images d’Epinal.

Si grandir est une chose, respecter l’esprit initial peut représenter un vrai challenge. Le projet « Capteurs citoyens » est ainsi en recherche active de relais. Les partenaires potentiels ne manquent pas – ErDF, SIPPEREC, RTE, Enercoop…, sans oublier que n’importe quelle commune peu s’emparer du dispositif. Mais seul RTE a franchi le pas.

“Nous voulons déployer CitizenWatt à plus grande échelle, en gardant l’aspect participatif”, précise Olivier Blondeau.

Problème de financement

Ces approches supposent également un bagage technique minimal. Les capteurs de Respire ne sont pas encore en phase de production. “Notre projet demande une grande technicité, et notre ingénieur est parti, détaille Sébastien Vray. Les capteurs du marché ne sont pas toujours très bons, le nôtre a été renvoyé deux fois au fabricant.” En outre, il faut un travail patient pour « harponner » les citoyens.

Leur temporalité est donc celle du moyen-long terme. Les structures qui les portent doivent pouvoir voir plus loin que le bout de leur subvention annuelle / levée de fonds / mise de fonds personnels. Un défi dans le contexte actuel.

Lors de notre échange avec Laurence Allard et Olivier Blondeau, cet été, les voix sont joyeuses : ils viennent d’apprendre que la Ville de Paris a renouvelé son soutien : 60000 euros sur 2 ans. “On ne cherche pas un business model de start-up, indique Olivier Blondeau. L’innovation est aussi dans le modèle économique.” Et il reste à inventer…

Hugues Aubin, à Rennes, aussi enthousiaste soit-il, estime que les moyens engagés restent encore trop timides. Par-delà l’achat des kits, il faut en effet investir dans des fab managers, ces personnes qui accompagnent les utilisateurs des fab labs. Ce qui nécessite des choix budgétaires plus importants pour la collectivité.

Si les collectivités se sont bien mobilisées pour la French Tech et ses start-ups, cet aspect-là de la technique les intéresserait-il moins ? De même, l’Etat a mobilisé des fonds dans un premier appel à projet fab lab, très tourné vers l’entreprise – développement économique oblige.
Demandé par la communauté des bidouilleurs, un second appel à projet tourné vers les usages citoyens se fait toujours attendre.  Si on observe une réelle volonté de pousser un numérique citoyen dont témoigne le projet de loi sur le numérique et la relance de la médiation numérique, les fonds mobilisés restent maigres.

“Mélange militant-’entrepreneur de cause’-geek”

PlumeLabs, la jeune entreprise associée à l’Urban Dirt Lab, l’a bien compris et communique habilement sur son image de start-up éthique, soucieuse de l’intérêt général. Alors que son approche s’éloigne en réalité de l’état d’esprit originel de la captologie citoyenne “pure et dure”, puisque les capteurs seront vendus tout fait et qu’ils ne sont pas en open source.

Le prix de la démocratisation ? Francis Chateauraynaud note :

On observe un mélange militant-”entrepreneur de cause”-geek. La cause est bonne, et on s’en sert pour avancer, réseauter afin de trouver des moyens. Cette démarche s’oppose à des visions plus rudes et anti-systèmes.

En l’état actuel, le bilan global peut sembler frustrant : ces “objets connectés d’en bas” ne constituent pas une alternative de masse pérenne. La force de frappe face aux mastodontes de la “smart city” “industrialisée” est faible, avec le risque d’apparaître comme l’alibi citoyen. Ils n’échappent pas à la démarche institutionnelle matinée de marketing territorial.
Ainsi, la Ville de Paris soutient CitizenWatt au titre de sa démarche visant à placer “l’utilisateur SmartCitizen au cœur de la démarche Smart City”. Le risque de récupération politique n’est pas loin.

“Même des micro-groupes produisent des conséquences et sont récupérés ensuite par des groupes plus classiques, comme les syndicats ou les collectivités. Il y a toujours le risque que cela retombe, si c’est un effet de mode”, analyse Francis Chateauraynaud.

“Un enjeu de pédagogie”

“L’enjeu n’est pas de créer un service performant, tempère Hugues Aubin, c’est un enjeu de pédagogie. Ces objets suscitent des questions, créent les conditions du reverse engeenering. Être citoyen, c’est reprogrammer le monde.” Plus efficace qu’un cours livresque, estime-t-il, et nécessaire pour créer les conditions d’un large débat public sur ces objets bien moins lisses que leur joli design peut le laisser croire.

La redéfinition des pouvoirs est un chemin complexe, estime Francis Chateauraynaud. “Est-on aujourd’hui déjà dans une situation d’équilibre ?, demande-t-il dans une interrogation rhétorique. Il existe une incertitude sur qui a prise sur quoi. Les citoyens ont plus la possibilité de se prendre en main, avec davantage d’autorégulation, ils ont intérêt à utiliser leur propre métrologie. Mais le diagnostic ferme et définitif est impossible, nous sommes à la croisée des chemins.”

Il souligne la difficulté de faire bouger les lignes de force, malgré le rééquilibrage opéré par ce type d’outil : “les acteurs publics montrent un intérêt, de façon individuel, mais les contraintes sont fortes – normes, emplois… – ce qui se traduit par une forte inertie. Les industriels savent aussi s’adapter, on l’a vu avec l’amélioration des moteurs diesel.” Et de souligner :

Les élus ont un rôle fondamental car ils s’inscrivent dans le temps plus long.

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