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Entretien

« Il faut adapter la citoyenneté à notre société multiculturelle » – Laurent Mucchielli

Publié le • Mis à jour le • Par • dans : A la une, A la Une prévention-sécurité, Actu experts prévention sécurité, France

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Laurent MUCCHIELLI, Sociologue, directeur de recherche au CNRS et directeur de l'observatoire régional de la délinquance et des contextes sociaux (ORDCS) © C. Almodovar

Neuf mois après les attentats qui ont frappé Paris et Montrouge, le sociologue Laurent Mucchielli estime que la réponse au "malaise français" se situe avant tout sur le terrain socio-économique et politique. Il juge indispensable de concilier la citoyenneté avec le multiculturalisme de la société. Il se penche également sur le bilan de la politique de la ville et sur les enjeux de sécurité au plan local.

 

Neuf mois après les attentats terroristes qui ont frappé Paris, la société française semble s’être crispée sur les enjeux de citoyenneté et de laïcité. Quelle analyse faites-vous de ce « malaise français » ?

La réponse à nos problèmes ne se situe pas sur le plan moral, où se complaisent beaucoup de responsables politiques et de journalistes qui les interviewent dans les grands médias. Elle se situe sur le plan socio-économique et sur le plan politique.

Socio-économique d’abord, parce l’exclusion est la mère de toutes les déviances. On ne peut pas attendre d’une personne qu’elle respecte les normes de la société ordinaire si elle est de fait maintenue en marge de cette société. Dans la dernière enquête que nous avons faite dans un quartier difficile de Marseille, le taux de chômage des jeunes de 16 à 24 ans est de 56%. Et le taux d’échec au brevet des collèges dans le quartier n’est probablement pas très loin de ce niveau. Il est juste impossible de bâtir la citoyenneté sur de telles mises à l’écart du système.

Politique ensuite, parce que les habitants des quartiers populaires ne votent plus et ne sont de fait représentés par personne sur l’échiquier politique. Ils n’ont dès lors aucun moyen de contestation dans le système. Cette double exclusion est à l’origine de la plupart de nos problèmes.

Dans un article intitulé « Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? », publié le 23 janvier dernier au lendemain des attentats, vous appeliez à construire la modernité française avec l’Islam, et non contre. En prend-on le chemin ?

Depuis les attentats de New York en 2001, l’Islam concentre toutes les peurs de la société française. Et chaque attentat commis de par le monde par tel ou tel groupuscule ou telle ou telle organisation se revendiquant de l’Islam ne fait que renforcer ces peurs. Malgré les mises en garde convenues qui inaugurent chaque discours politique, les amalgames sont quasi automatiques. Sans doute parce que l’Islam est fondamentalement perçu comme une sorte de corps étranger dans un pays qui entretient un roman national dans lequel tout le monde est censé être blanc et chrétien. C’est tout ce roman national qu’il faudrait réviser pour reconnaître nos millions de compatriotes issus des anciennes colonies comme des citoyens à part entière, constituant pleinement et légitimement la France d’aujourd’hui.

C’est ensuite la mythologie républicaine qu’il faudrait réviser. En 1789, il était fondamental de proclamer l’égalité de tous et d’imposer la conception unitaire d’un « Citoyen » débarrassé de ses affiliations religieuses, régionales, linguistiques, etc. Mais nous sommes au 21ème siècle. L’enjeu n’est plus d’imposer l’idéal républicain face à la monarchie.

Il est désormais indispensable d’adapter la citoyenneté à une société multiculturelle, c’est-à-dire de trouver les modalités d’un vivre ensemble qui ne dénigre pas un certain nombre de différences dans les identités des personnes et des groupes sociaux. Pour cela, il faut faire des compromis, trouver un modus vivendi. La chose est cependant rendue très difficile par le poids de l’extrême droite autant que par l’incapacité des autres forces politiques à proposer un projet constructif et enthousiasmant.

Le processus de ghettoïsation qui détruit les liens sociaux et sociétaux s’intensifie d’une année sur l’autre. La politique de la ville a été sévèrement mise en cause ces derniers mois. Faut-il la réorienter ?

Pour simplifier, je dirais que se posent au moins trois problèmes. Le premier concerne le nerf de la guerre : quel est le budget ? Si les crédits d’État baissent partout, toutes les actions de la politique de la ville s’en ressentent et, plus que jamais, on risque de faire du saupoudrage qui mécontente un peu tout le monde et ne résout aucune difficulté.

Deuxième problème : la gouvernance. Chaque territoire a ses forces et ses faiblesses. La politique de la ville – comme du reste la politique de sécurité et de prévention – doit être décentralisée. Il faut laisser un maximum de marge de manœuvre et de capacité d’initiative aux cadres locaux. Or, depuis les années 2000, la tendance est au contraire à la recentralisation sous couvert de rationalisation des politiques publiques et à travers une politique du chiffre qui est imposée partout en guise d’évaluation.

Troisième problème, classique : la participation des citoyens. L’État passe son temps à se plaindre de la passivité des habitants, voire à les traiter d’« assistés ». De fait, l’État les consulte, mais seulement pour leur demander de s’investir dans les décisions qu’il a déjà prises pour eux. Rien ne changera jamais tant que l’on fonctionnera ainsi, tant qu’on n’associera pas les habitants dès le départ et non seulement à l’arrivée. Le départ, c’est le diagnostic des besoins et la construction des projets à partir de ces besoins.

Face à tous ces enjeux, le gouvernement a pris une série de mesures touchant au logement social, à l’éducation, à la lutte contre les discriminations, à la lutte contre les inégalités hommes-femmes ou encore à la mixité sociale. Quelle est selon vous la priorité ?

L’échec scolaire et le chômage devraient être des priorités absolues car, on l’a dit, ce sont deux facteurs d’exclusion sociale majeurs d’où découlent beaucoup d’autres problèmes. Tout le reste est donc secondaire à mes yeux.

La lutte contre le terrorisme et la prévention de la radicalisation se sont imposées comme des priorités de la politique de sécurité. Les acteurs locaux sont sollicités pour détecter les signaux faibles de la radicalisation. C’est notamment le cas des travailleurs sociaux comme les éducateurs de rue ou les médiateurs qui plaident en faveur dune politique de prévention sociale de la radicalisation. Que vous inspire-t-elle ?

Les travailleurs sociaux ont raison de ne pas confondre les causes et les conséquences. Les exclusions sociales sont un terreau pour la radicalisation, elles fondent bien des haines et des désespoirs. Les prévenir en amont est essentiel. Cela étant, il y a plusieurs profils de jeunes radicalisés et de candidats au jihad. Il existe aussi des processus de radicalisation chez des jeunes de milieux moins défavorisés, dans une démarche plus romantique ou plus idéologisée par la religion. C’est pourquoi il est essentiel de lutter aussi contre les propagateurs de haine, les sectes et les endoctrineurs de tout poil, qu’ils soient installés en France ou bien qu’ils opèrent depuis l’étranger par Internet.

Dans les villes, on observe depuis le début de l’année un fort développement des polices municipales. Plusieurs mesures ont été prises pour améliorer la complémentarité avec les forces de l’État. Que vous inspire cette montée en puissance des polices municipales ?

En réalité, le sujet est complexe. Cette montée en puissance répond, pour partie, au recul des forces d’État sur le terrain  – recul qui a lui-même plusieurs raisons. Les maires veulent de la présence continue sur la voie publique, et ils ont raison sur ce point, même si leur conception de la police de proximité ne va parfois pas beaucoup plus loin que cela.

Mais il existe aussi d’autres processus plus idéologiques. Certains maires augmentent les effectifs de police municipale et les arment de plus en plus pour des raisons avant tout politiques, pour l’affichage et pour flatter un certain électorat prompt à clamer un sentiment d’insécurité souvent déformé et exagéré. Et ce n’est pas le propre de l’extrême droite. Dès lors, sur le terrain, c’est la cacophonie. Il y a pratiquement autant de types de police municipale qu’il y a de villes.

L’État renforce l’encadrement juridique et négocie avec les syndicats sur des questions techniques annexes telle que l’armement. On est loin de l’essentiel. Ce n’est pas l’arme qui fait le bon policier. Ni simplement sa connaissance du code de procédure pénale. Il manque une doctrine à la police municipale en France. Et donc derrière une formation et des recrutements idoines.

Mesure phare de la politique gouvernementale de sécurité, les zones de sécurité prioritaires (ZSP), lancées en 2012, sont prolongées et le ministre de l’Intérieur veut en généraliser la méthode partenariale. Quelle évaluation en faites-vous ?

On comprend bien l’idée de départ. On a moins de moyens, donc on les concentre et on s’adapte aux réalités locales. Par ailleurs, on a compris que la police à elle seule ne peut pas résoudre tous les problèmes. Donc, on conçoit des interventions longues, avec plusieurs phases qui mobilisent tous les partenaires locaux.

Nous avons évalué cette méthode à Marseille, en toute indépendance. Notre conclusion est que les ZSP permettent souvent de redynamiser les partenariats là où ils s’étaient sclérosés ou bien restaient superficiels. Dans un premier temps, l’action partenariale permet une certaine amélioration du cadre de vie. Mais rien ne dit que cela sera durable. D’autant que si les policiers arrivent en force, les autres partenaires, eux, n’ont pas soudainement beaucoup plus de moyens.

Quant à l’action policière elle-même, elle se heurte à des limites indépassables. D’abord l’occupation du terrain par les CRS dans la première phase de l’opération rassure une partie de la population mais en exaspère une autre, qui dénonce des contrôles s’abattant sur les habitants sans discernement. Ensuite, toutes nos observations montrent que les trafics de drogue, priorité des ZSP dans les quartiers sensibles, ne sont pas durablement affectés par ces opérations. Au mieux, ils disparaissent un temps pour réapparaître plus tard. Au pire, ils se déplacement simplement à une rue voisine ou au quartier d’à côté. Ceci est d’ailleurs fatal.

Comment s’attaquer à ces trafics ?

La question du trafic de drogue renvoie à deux autres problèmes non résolus. Le premier est celui de l’exclusion sociale dont on a déjà parlé, qui assure une main d’œuvre permanente aux réseaux de trafics. Le second est celui de l’augmentation des consommations de drogues. L’offre répond à une demande. Ceci appelle une grande politique des drogues qui fait défaut en France.

Trop de responsables politiques font semblant de croire que la prohibition est la seule politique possible alors que c’est la politique de l’autruche. Dans la réalité, bien qu’interdite, la consommation ne cesse d’augmenter. Il faut sortir de la prohibition et ouvrir un vrai débat, en s’inspirant des expériences étrangères.

Vous avez récemment annoncé que votre Observatoire régional de la délinquance et des contextes sociaux (ORDCS) en région PACA allait bientôt fermer ses portes. Pourquoi ?

J’ai annoncé depuis le départ qu’il s’agissait d’une expérimentation et non d’un fauteuil que je créais pour m’y installer à vie. Je voulais tester une autre façon de faire de la recherche, résolument tournée vers les territoires locaux. Je voulais également voir comment des chercheurs pouvaient travailler avec les collectivités territoriales. Enfin, je voulais montrer qu’avec assez peu de moyens on pouvait faire autre chose que ce que fait l’Observatoire national de la délinquance depuis 12 ans, à savoir produire ou retraiter des statistiques à longueur d’année.

Je suis très heureux d’avoir pu mener à bien cette expérience même si le bilan est parfois mitigé, notamment du côté des collectivités territoriales. J’organise une grande journée d’études à Aix-en-Provence le 4 décembre pour dresser le bilan final de tout ceci. Comme d’habitude chez nous, l’entrée est libre et gratuite !

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