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Culture

Allons jouer à la bibliothèque !

Publié le • Par • dans : France

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Bibliothèque des Champs libres, à Rennes, Cycle « A vous de jouer », janvier 2014, CC BY SA 2.0 Bibliothèque des Champs libres, à Rennes, Cycle « A vous de jouer », janvier 2014, CC BY SA 2.0 © D.R.

Même si cela peut paraître incongrue à certains - bibliothécaires ou usagers, jeux vidéo et jeux de société sont une réalité dans un certain nombre d’équipements. Un rapport de l’Inspection générale des bibliothèques (IGB) analyse cette pratique et livre des recommandations pour en faire une offre culturelle à part entière.

 

Chiffres-clés

Dans un rapport intitulé «Jeu et bibliothèque, pour une conjugaison fertile» (1), Françoise Legendre, inspectrice générale des bibliothèques, explore le rapprochement entre deux univers a priori étrangers l’un à l’autre, celui des savoirs classiques et celui des activités ludiques.

Ce rapprochement est déjà l’œuvre dans un certain nombre d’équipements, avec des réalités diverses, depuis l’offre de quelques dizaines de jeux proposés sur des étagères jusqu’à une salle dédiée à des tournois de jeux vidéo, en passant par des collections de jeux de plusieurs milliers de titres.

Pratique ancienne

Même si elles restent encore discrètes, les activités ludiques des bibliothèques sont sorties de l’ombre avec l’avènement du jeu vidéo comme pratique culturelle. La présence du jeu dans les rayons des bibliothèques est pourtant bien plus ancienne et remontent aux années 1960-1970 avec la multiplication des départements «jeunesse» dans les équipements de lecture publique. Elle continue de progresser depuis les années 1980, jusque dans l’offre des bibliothèques destinée aux adultes, avec la multiplication des démarches de médiation et la prise de conscience du rôle social des bibliothèques. Le développement des productions ludiques à vocation pédagogique a aussi contribué à rapprocher les deux univers. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le jeu est aussi présent en bibliothèque universitaire.

 

Bibliothèque de Valuéjols (Cantal), Vincent Séguret, CC BY NC ND 3.0

Bibliothèque de Valuéjols (Cantal), Vincent Séguret, CC BY NC ND 3.0

Angle mort

Ne demandez pas combien de bibliothèques proposent des jeux, quel est le volume de leurs collections, quelles sortes de jeux, sur place ou en prêt, pour quels publics etc. Nul ne le sait. Le rapport annuel du Service du livre et de la lecture (ministère de la Culture) ne prévoit pas d’items permettant de cerner l’offre de jeux physiques et électroniques. Une lacune que Françoise Legendre recommande de combler rapidement.

Il en va de même pour les partenariats que certaines bibliothèques nouent avec des ludothèques. Dans l’état actuel des choses, la seule source repérée par l’auteure concerne le jeu vidéo et prend la forme d’une carte interactive réalisée par un passionné sur son blog «jeux vidéo en bibliothèque», que nous avons reproduite en la nettoyant :

Légitimité en question

Le débat sur la présence du jeu dans les bibliothèques – légitime pour les uns, au nom de la prise en compte de la diversité des pratiques culturelles, illégitime, pour les autres, au nom des missions fondamentales des bibliothèques en faveur de l’accès aux savoirs – n’est toujours pas clos. Il a même été relancé par le développement du jeu vidéo.

Cette tension entre culture savante et culture de masse, acquisitions de savoirs et divertissement, risque de perdurer dans les bibliothèques qui ne voient dans le jeu qu’un simple produit d’appel pour attirer de nouveaux publics, grâce à une image décalée d’un équipement réputé «sérieux». L’auteure met en garde contre une telle approche, menée sans réflexion sur la place du jeu, en tant que tel, dans le projet global de la bibliothèque.

Si cet objectif de conquête ou reconquête de publics est parfaitement justifié et se trouve fréquemment atteint, au moins partiellement, il ne serait pas souhaitable qu’il aboutisse à ce que la proposition de jeux, jouets ou jeux vidéo ne soit envisagée que sous l’angle d’un produit d’appel et que soient négligées ou ignorées les qualités intrinsèques des jeux, leur valeur, leur diversité et leur richesse propres.

Formalisation de l’offre

Le rapport plaide, en effet, pour que le jeu ne soit pas considéré comme un produit à part, extérieur aux exigences, objectifs et préoccupations des professionnels. L’offre de jeu doit être étudiée en amont et calibrée en fonction des moyens d’acquisitions et d’animation que l’équipement peut y consacrer. Elle doit aussi entrer en cohérence avec les objectifs du projet d’établissement, l’environnement sociologique et culturel de la bibliothèque, la présence ou pas d’une ludothèque à proximité, ou, pour les jeux vidéo, d’un espace publique multimédia (EPM). Elle doit aussi être pensée en termes d’espace : où pourra-t-on jouer à la bibliothèque, sans perturber la cohabitation de publics aux activités différentes (lecture, étude, travail en groupe, ateliers multimédia, discussions conviviales etc.) ?

L’intégration d’un axe jeu pérenne implique une organisation, des moyens et des compétences différentes.

Ludothécaire en bibliothèque ?

Par conséquent, Françoise Legendre recommande que la problématique du jeu soit prise en compte dans la formation initiale et continue des bibliothécaires. Ce qui conduit à se poser la question de la présence de ludothécaires dans les bibliothèques. Ludothécaire est un métier défini avec précision par l’Association des ludothèques françaises (ALF). La rapporteure invite bibliothèques et ludothèques à nouer des partenariats. En tout état de cause, elle insiste sur la nécessité d’identifier les compétences requises pour développer une offre de jeux.

Bibliothèque des Champs libres, à Rennes, Nuit des 4 jeudis, septembre 2013, CC BY NC ND 2.0

Bibliothèque des Champs libres, à Rennes, Nuit des 4 jeudis, septembre 2013, CC BY NC ND 2.0

Des freins

Deux difficultés compliquent le développement d’une offre ludique cohérente. En premier lieu, la crispation qui domine souvent dans les relations entre bibliothèques et ludothèques : les secondes s’inquiètent de voir les premières s’impliquer dans un domaine où elles revendiquent pour elles-mêmes un rôle spécifique. Ce qui est dommage, car les ludothèques, associatives ou territoriales, s’avèrent de véritables lieux ressources.

En second lieu, l’absence de cadre juridique pour la consultation et le prêt de jeux vidéo. Ces objets constituent des oeuvres de l’esprit (au sens de l’article 112-2 du Code de la propriété intellectuelle). En conséquence, leur mise à disposition gratuite, sur place (représentation) ou par prêt, nécessite l’autorisation de l’auteur, ou de l’éditeur si ce dernier a cédé ses droits. D’où une insécurité juridique pour les bibliothèque :

Dans ce contexte, il apparaît clairement que les bibliothèques proposant des jeux vidéo à leurs usagers, à jouer sur place ou en prêt, ne respectent pas le cadre juridique.

Quelques fournisseurs ont pris soin de négocier les droits de consultation et de prêt, mais ils restent peu nombreux, ce qui limite de facto le choix des bibliothèques. Il faudrait donc que les bibliothèques négocient elles-mêmes avec les auteurs. Ce pour quoi, elles n’ont ni le temps, ni les compétences. Difficulté supplémentaire : les fournisseurs ne s’intéressent guère au marché des bibliothèques et ne sont donc pas enclins à leur élaborer une offre dédiée. Un problème qui pèse également sur le développement du livre numérique en bibliothèque.

 

«En bibliothèque, le jeu implique les mêmes exigences que les autres offres» – Françoise Legendre, inspectrice générale des bibliothèques

Le jeu en bibliothèque fait partie des thématiques que le ministère de la Culture a demandé à l’IGB d’étudier en 2014-2015. N’est-ce pas étonnant ?

Non, dans la mesure où il s’agit d’une thématique présente dans les préoccupations des professionnels de toutes les bibliothèques : municipales, intercommunales, départementales, et même universitaires, ce qui peut surprendre ! Ces dernières années, les journées d’études et séminaires sur le sujet se sont multipliés. Et lors de nos inspections de bibliothèques, nous voyons qu’il s’agit d’une réalité bien vivante. De plus, il existe déjà des pratiques ludiques, certes souvent peu visibles, et des collections de jeux assez riches. Des projets de bibliothèques intègrent aussi cette dimension. Le sujet est loin d’être nouveau : la première bibliothèque pour enfants (2), l’Heure Joyeuse, comportait déjà une proposition de jeux de société. Enfin, cette demande du ministère de la Culture est d’autant moins étonnante que nous assistons à une ludification de notre société. Or les bibliothèques sont ancrées dans la société.

Le numérique a-t- il donné un coup d’accélérateur à la diffusion du jeu en bibliothèque ?

Oui, tout simplement parce qu’à partir du moment où une bibliothèque, si petite soit-elle, propose un accès à internet, il se développe forcément une pratique ludique, par le biais de tous les jeux gratuits auxquels tout un chacun peut accéder. Autre facteur : le numérique favorise l’arrivée de professionnels dotés de nouvelles compétences, certains étant passé par des fonctions d’animation, de médiation, nécessaire à une offre de jeux.

En revanche, la problématique du jeu vidéo en bibliothèque ne comporte rien de nouveau, pas plus que le jeu en général  : il s’agit de politique documentaire, de définition de l’offre, de prise en compte de la demande, de politique culturelle etc. En matière de jeu, il n’y a pas de place pour l’improvisation, cette offre requiert le même travail d’élaboration et d’évaluation, et les mêmes exigences de qualité que n’importe quelle offre culturelle.

Certains constats vous ont-ils étonnée ?

Je ne m’attendais pas à trouver une telle présence du jeu en bibliothèque universitaire. Mais, quand on voit l’importance croissante des serious games dans l’enseignement, et dans d’autres secteurs, on se dit que finalement, cela n’est pas si étonnant.

Par ailleurs, j’ai été frappée par l’intérêt des expérimentations dans les bibliothèques. Il y a une recherche de propositions nouvelles, construites et diversifiées, notamment pour attirer des publics éloignés des pratiques culturelles habituelles. Et j’ai pu en constater les effets positifs. Y compris sur des publics difficiles à accueillir dans les bibliothèques. Car les jeux – qui tous fonctionnent avec des règles – aident à la compréhension des règles de comportement qu’il faut respecter en bibliothèque. Le jeu a une sorte d’effet pacificateur dans les relations entre usagers, et entre usagers et bibliothécaires. Le jeu aide les professionnels, qui, d’une certaine manière - sans faire de jeu de mots – se mettent en jeu en travaillant ainsi, à mieux connaître ces publics.

Qu’entendez-vous précisément par « se mettre en jeu » ?

Je pense au fait qu’un bibliothécaire ne peut pas rester en retrait lorsqu’il est porteur d’une proposition ludique, qu’il s’agisse de jeux de société ou de jeux vidéo. Car, forcément, il a une position de médiateur et ne peut pas s’abstraire du jeu. C’est un facteur très important, car cela renvoie à des compétences, un savoir-être, au management des équipes. Si une équipe n’est pas préparée et ne dispose pas des compétences voulues, la démarche peut être mal comprise et générer des tensions entre bibliothécaires.

Faut-il un référent « jeu » dans les bibliothèques ?

Dans les grands équipements, oui, cela s’impose, comme pour tout autre domaine. Mais il faut éviter l’étanchéité avec d’autres supports, d’autres disciplines artistiques et d’autres publics. Les compétences en matière de jeu doivent être partagées au sein de l’équipe. C’est d’autant plus important que les publics adeptes des jeux, notamment vidéo, ont des centres d’intérêt dans d’autres secteurs : en matière de musique, de mangas, de cinéma etc. Et là, la bibliothèque a un rôle à jouer pour faire vivre cette transversalité. Cela nous renvoie aux problématiques de management pour favoriser ce partage de compétences, la circulation de l’information entre les professionnels etc.

Jeux vidéo à la médiatheque de Condé-sur-Noireau (Calvados)

Jeux vidéo à la médiatheque de Condé-sur-Noireau (Calvados)

Principales recommandations de Françoise Legendre

  • favoriser les partenariats entre bibliothèques et ludothèques (complémentarités et enrichissement de l’offre)
  • prendre en compte les jeux et jeux vidéo dans les enquêtes statistiques sur les bibliothèques publiques du ministère de la Culture
  • ne pas faire du jeu un simple produit d’appel et formaliser l’offre et ses objectifs dans les documents relatifs à la politique documentaire et à l’animation de l’équipement
  • diffuser et partager les compétences sur le jeu au sein de l’équipe de la bibliothèque
  • intégrer le jeu dans la formation initiale et continue des professionnels de la lecture publique
  • favoriser la clarification juridique de la consultation et du prêt de jeux vidéo en bibliothèque (ministère de la Culture)

Références

Jeu et bibliothèque, pour une conjugaison fertile", rapport de l'IGB

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  1. 1. Bibhavel 26/08/2015, 12h37

    Chouette article, merci !
    La bibliothèque Vaclav Havel a ouvert fin 2013 à Paris 18e, et propose une salle pour jouer, à des jeux vidéo sur consoles mais aussi, depuis peu, à des jeux de société. Nous proposons régulièrement des tournois et un club tous les mercredis pour les + de 12 ans. Comme on n'apparait pas dans votre carte, voici le lien : http://blog-bibliotheque.paris.fr/vaclavhavel/a-propos-de-la-bibliotheque/

  2. 2. Francyne 25/08/2015, 14h29

    Je suis ludothécaire et j'ai travaillé à un projet de ludothèque au sein d'une médiathèque à Frontignan (34). La constitution du fond de jeux de société a suivi cette idée de transversalité des supports. Nous sommes ouverts depuis 6 mois. J'apprécie ce type d'article car il appuie la légitimité du jeu auprès de mes collègues bibliothécaires qui bien que convaincues sont surprises par l'utilisation de l'outil et les nouveaux publics qu'il amène en médiathèque...L'espace ludothèque a été pensé comme un secteur à part entière, tout comme le le traitement des jeux (catalogage, équipement), le personnel se forme petit à petit. Des actions transversales commencent à être mises ne place ( un jeu, un film..)...Sans oublier le portail de la médiathèque qui propose en plus des traditionnels : lire, écouter...jouer

    Merci encore pour cet article

    Francine Tudesq

  3. 3. Dhérent 24/08/2015, 17h31

    Merci pour cet article.
    Pour information, un des thèmes transverses de la 2ème Nuit des bibliothèques qu'organise la Métropole Européenne de Lille le samedi 17 octobre 2015, est le jeu.
    On jouera dans plus de 50 bibliothèques de la Métropole, entre autres activités, et dans certaines avec des jeux vidéo, sur PC, sur console, en réseau.
    Nous avons un grand partenaire, très connu dans le monde du jeu vidéo, puisqu'il s'agit d'Ankama, entreprise de Roubaix créatrice des jeux Dofus, Wakfu...
    Le programme détaillé sera disponible sur papier et sur lillemetrobibliotheques à partir de la mi-septembre. A noter qu'il est interactif.
    Catherine Dhérent, chef de mission Livre et lecture, Métropole Européenne de Lille

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