Climat

« Il faut que le pouvoir énergétique soit décentralisé », Claire Roumet, directrice générale d’Energy Cities

| Mis à jour le 30/07/2015
Par

Source : COP 21 

Au sein de l’Association européenne des autorités locales en transition énergétique (Energy Cities), la conversion vers les énergies propres est fermement engagée. Il s’agit aujourd’hui de passer des actions pionnières de lutte contre le dérèglement climatique à leur massification, selon la directrice générale du réseau. La décentralisation de la production d’énergie y contribuerait significativement, plaide Claire Roumet.

cet article fait partie du dossier

Climat : Pourquoi les experts défendent un rôle accru des collectivités locales

Les collectivités locales ont un discours très affirmé sur les solutions à déployer en matière de lutte contre le dérèglement climatique. Les actes sont-ils à la hauteur de la parole ?

claire roumet - energy cities.eu
Notre réseau fédère un millier de communes européennes, de toutes tailles, où la transition énergétique est en marche. Les autorités locales qui l’ont amorcée avant 2000 savent dire à quel horizon elles se seront affranchies des énergies fossiles. La ville suédoise de Växjö (80 000 hab.) s’est orientée vers le zéro carbone en 1996 ; elle sait qu’elle sera « fossile free » en 2030. Copenhague ambitionne d’être la première capitale carboneutre en 2025. En Suisse, les énergies fossiles devraient appartenir au passé, dans la quasi-totalité des territoires, vers 2040.

 Les autorités locales ont donc réellement un temps d’avance ?

En 2010, Energy Cities a lancé la Convention des maires, fixant aux villes le même objectif que l’Union européenne, à savoir une baisse de 20 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) d’ici 2020, par rapport à leur niveau de 1990. Au vu des plans d’action engagés, c’est plutôt une diminution de 28 % qui se profile. La Convention compte aujourd’hui plus de 6 300 signataires, de la petite commune d’Andalousie aux grandes capitales, couvrant la moitié du territoire européen. Pour les nouvelles collectivités qui s’y rallient, des objectifs seront définis à horizon 2030.

Notre association a pour raison d’être le transfert des bonnes pratiques. Après l’ère des pionniers, il va falloir changer d’échelle. Le premier rôle du réseau, c’est de faire percoler au maximum les actions, pour exercer un impact maximum sur le climat. Non de chercher à peser sur les négociations internationales, qui se déroulent entre Etats et de façon assez déconnectée de la réalité de terrain.

Nombre de représentants de collectivités semblent toutefois avoir endossé une telle mission et défendent une « diplomatie des territoires ». Le Sommet « Climat et Territoires » (1er et 2 juillet à Lyon), initié par l’organisation mondiale Cités et gouvernements locaux unis (CGLU), compte ainsi influer sur la 21ème conférence des parties à la Convention climat (Cop 21), qu’accueillera Paris-Le Bourget en fin d’année. Que peut-on attendre de ce sommet des acteurs non-étatiques ?

Ce rendez-vous de Lyon doit montrer l’étendue des possibles. L’objectif est d’y annoncer un engagement collectif de maires de tous les continents à diminuer de 40 % leurs rejets de GES en 2030, dans le sillage des chefs d’Etat européens qui ont souscrit à un tel objectif en octobre dernier. Sachant qu’en 2050, il faudra vivre dans une économie décarbonée, aucune autre demi-mesure n’est envisageable. Cela suppose que l’on s’en donne les moyens, en commençant par mettre un terme aux subventions aux énergies fossiles et par décentraliser la production de l’énergie.

Ce n’est pas au programme du projet de loi énergétique pour la croissance verte…

La France est marquée par le centralisme général de toutes les politiques. Au plan énergétique, s’ajoute la présence d’une entreprise étatique nationale dont les intérêts ne correspondent plus à ceux du pays, une situation dont on ne sait défaire les nœuds. EDF est certainement le principal frein à ce que la transition énergétique s’opère à temps en France. Certes, l’entreprise développe les énergies renouvelables, mais en reproduisant le modèle centraliste.

Or, la clé de la transition énergétique réside dans l’implication des territoires et des citoyens. Sous des formes juridiques variées, la copropriété d’installations de production d’énergie à partir de sources renouvelables a très bien fonctionné au Danemark, en Allemagne, en Autriche, au Pays-Bas, au Royaume-Uni, en associant les particuliers et les autorités locales.

Lire aussi : Transition énergétique : l’Assemblée confirme les grands objectifs énergétiques

Mais un partenariat entre collectivités locales et citoyens ne saurait rivaliser en compétence avec les opérateurs historiques…

En France, le lobby industriel noie toujours la question politique sous un magma de considérations techniques, qui ne peuvent être brandies comme des obstacles de premier plan. Les exemples concluants de coopératives foisonnent dans d’autres pays, où les gens ne sont pas plus intelligents que le Français moyen. L’idée est de produire efficace, au plus près des besoins, à partir d’énergies locales et renouvelables.
Mais aussi d’assurer une transparence totale et une gouvernance irréprochable sur les profits et les investissements. Certes, ce sont bien les contribuables français qui financent le parc nucléaire – que nos grands-parents avaient déjà payé ! Pour autant, ils ne s’en sentent pas propriétaires car ils n’accèdent pas à une information transparente et ne sont nullement associés aux décisions.

Il faut que le pouvoir énergétique soit décentralisé, il y a besoin de réformes fortes sur la gouvernance énergétique au niveau local. Cela passe par la création de coopératives citoyennes, en lien avec les collectivités, et par le montage de partenariats entre les pôles urbains et leur hinterland, où se trouvent les ressources renouvelables (éolien, solaire, biomasse) et l’espace pour les exploiter.

Lire aussi : Le risque nucléaire : une affaire d’Etat, pas celle des collectivités ?

Renouons avec l’international : qu’est-ce qui a changé depuis la Cop 15 de Copenhague de décembre 2009 ?

En six ans, le pressentiment sur le rôle essentiel des acteurs territoriaux, des solutions et des énergies locales s’est confirmé. Et les progrès technologiques dans les énergies renouvelables sont aujourd’hui à même de faire exploser le modèle économique des énergies centralisées. L’Inde disposera l’an prochain de la plus grande ferme photovoltaïque du monde (750 MW, soit une puissance équivalente à celle d’une centrale nucléaire).

Les renouvelables sont devenues complètement compétitives – même sans subvention et surtout si les énergies fossiles cessent, elles, d’être subventionnées. Cette affirmation peut surprendre en France, où le supposé surcoût des renouvelables par rapport au nucléaire biaise le débat. Pourtant, les tarifs d’achat actuels de l’électricité d’origine renouvelable sont dans la gamme du coût du courant que produira l’EPR – sachant que les renouvelables sont sur une trajectoire de prix descendante.

En outre, le stockage des énergies renouvelables est aujourd’hui en passe d’être maîtrisé. L’échec de la Cop 15 a freiné l’élan sur l’ambition globale, mais pas l’innovation technologique.

Reste que, pour passer au 100 % renouvelable, il faudra aussi fortement recourir à la sobriété, c’est-à-dire réduire de moitié nos besoins énergétiques qui renoueront, grosso modo, avec leur niveau des années 1970.

Les autorités locales sont-elles en passe d’obtenir, à Paris, la reconnaissance de leur rôle en matière d’atténuation du dérèglement climatique et d’adaptation à ses impacts ?

A la limite, dès lors qu’elles sont déjà dans l’action, elles n’ont pas besoin de reconnaissance et se moquent presque de la Cop à venir. Certes, CGLU appelle à cette reconnaissance, ce qui traduit, à mon sens, la conscience de l’urgence à agir des élus. Ceux-ci sont confrontés, en Espagne, à des tempêtes venues de la mer qui dévastent les investissements publics ; en Allemagne, à des tempêtes de neige meurtrières : aux Pays-Bas, à des tremblements de terre dus à l’exploitation d’hydrocarbures en mer du Nord. Paris est une ville submergée de réfugiés – demain, pour raisons climatiques ….

Au-delà de la reconnaissance, il s’agit d’un mouvement de fond plus vaste. En Grande-Bretagne, un réseau de dix villes a monté un « cabinet fantôme », rôle jusqu’alors dévolu au parti qui n’est pas au pouvoir. C’est une étape déterminante : l’opposition ne se fonde plus seulement sur une base politique mais aussi du point de vue local par rapport au niveau central. Dans leur revendication d’un « Devolution Agenda », les villes britanniques entendent retrouver du pouvoir et des moyens d’actions, entre autres en matière énergétique et climatique.

La démocratie du futur sera plus locale, car c’est à ce niveau que l’on peut faire bouger l’ensemble des acteurs. Les plans de lutte contre le dérèglement climatique montés par les collectivités engagent toutes les parties prenantes du territoire : c’est comme ça que l’on change la société.

cet article est en relation avec
Dossier

Climat : Pourquoi les experts défendent un rôle accru des collectivités locales

Au sommaire du dossier

Lire le premier article
Commentaires

0  |  réagir

Ajouter un commentaire

Ce champ est obligatoire

Ce champ est obligatoire

Ce champ est obligatoire

Conformément à la loi "Informatique et libertés" du 6 janvier 1978, vous pouvez accéder aux informations vous concernant, les rectifier ou vous opposer à leur traitement et à leur transmission éventuelle à des tiers en écrivant à : Groupe Moniteur - Antony Parc 2, 10 place du Général de Gaulle, La Croix de Berny – BP 20156, 92 186 Antony Cedex ou en cliquant ici.

L'actu Technique

Offre découverte 30 jours gratuits !

dernières offres d’emploi

services

Thèmes abordés

Retrouvez tous nos produits sur La plateforme de mise en relation entre professionnels de la commande publique et fournisseurs

menu menu

Club Techni.Cités : l'information pour les techniciens de la FP