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Interview

En finir avec les clichés des médias sur les banlieues… et ailleurs !

Publié le • Mis à jour le • Par • dans : A la une, Actu prévention sécurité, France

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JBerthaut © Agone

Jérôme Berthaut, sociologue des médias, a présenté les logiques de fonctionnement des journaux nationaux à une quarantaine d’élus locaux et de directeurs de la communication concernés par la politique de la ville désireux de "changer l'image" des quartiers prioritaires. Sauf que la montée en puissance des faits-divers encourage la reprise des préjugés courants sur les habitants des territoires en difficulté, qu'ils soient urbains ou ruraux, estime l'auteur de « La banlieue du 20h ». Entretien.

 

Les élus d’opposition de la ville d’Evreux ont déposé mi-avril un recours devant le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) suite à un reportage jugé « orienté » et « caricatural » concernant leur territoire. Au-delà de ce cas récent, comment se fabriquent les lieux communs – parfois très réducteurs – sur les quartiers populaires et les banlieues ?

En représentant toujours Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) par ses grands ensembles plutôt que ses étendues d’herbe, il est certains que les journaux télévisés empêchent de percevoir toute la diversité du paysage urbain. Pourtant, le transformateur dans lequel sont morts Zyed et Bouna en 2005 était situé non pas au milieu des tours… mais dans un quartier pavillonnaire.

Le plus étonnant, c’est que les journalistes sont souvent conscients du caractère réducteur de ces discours médiatiques. Ce qui ne les empêche pas de continuer, reportages après reportages, à perpétuer ces stéréotypes…
Attention, néanmoins : cet apparent paradoxe ne résulte pas seulement d’une différence de milieux sociaux, et encore moins d’une idéologie ou de motivations partisanes cherchant à nuire aux banlieues et à leurs habitants.

Quand j’ai observé les journalistes de France 2 au travail, ils avaient l’air surtout soucieux de remplir la commande définie en amont à la chaîne, et de collecter les images et les propos qu’on retrouve effectivement dans tous les reportages sur les quartiers populaires. C’est surtout révélateur de la division du travail entre journalistes de terrain et rédaction en chef, en interne.

En quoi l’organisation de travail d’une rédaction peut-elle noircir à ce point l’image d’un territoire ?

Le renforcement constant de la concurrence entre médias a propulsé les présentateurs et les rédacteurs en chef au rang de responsables des audiences. Ces cadres coupés du terrain, souvent formés dans l’audiovisuel commercial – où les faits-divers apparaissent justement comme un levier d’audience efficace – ont donc désormais le monopole sur la définition des sujets diffusés sur l’audiovisuel public…

Au quotidien, ils commandent des sujets en fonction de ce qu’ils voient chez leurs concurrents ou de ce que ces derniers pourraient traiter. Ils en viennent ainsi à définir une banlieue hors sol, aux prises avec des déviances multiples.
A cela s’ajoute que les préjugés ont un avantage pratique : quand il faut transmettre au plus vite le projet de reportage des chefs de la rédaction à l’équipe de tournage, ils possèdent un stock de références communes très utiles pour organiser le travail.

Face à toutes ces contraintes, le reporter a alors plus intérêt à s’en tenir à cette feuille de route que sa direction lui impose, plutôt qu’à s’intéresser aux logiques sociales à l’œuvre dans un quartier pour en comprendre toute la singularité…

Outre la « fait-diversification » de l’actualité pointée par l’Institut national de l’audiovisuel (INA), vous dites justement avoir été frappé lors de vos immersions dans la rédaction de France 2 par les méthodes d’enquêtes tragi-comiques des journalistes…

A l’image de leurs collègues couvrant des conflits militaires, les journalistes se font parfois accompagner en banlieue par des intermédiaires appelés « fixeurs ». Mais, le plus souvent, ils s’en remettent à des accompagnateurs bénévoles, qui habitent ou travaillent dans le quartier visité : un élu, un responsable associatif, etc.

Très souvent, ces intermédiaires donnent à voir aux reporters… ce que les précédentes expéditions médiatiques leur avaient réclamé pour illustrer le « phénomène banlieue ». Ils agissent ainsi en véritables passeurs de pratiques professionnelles entre médias, et reproduisent à leur tour l’image standardisée de leurs quartiers.

Comment expliquer qu’élus et fonctionnaires prennent ainsi leur part dans la reproduction des préjugés ayant trait au territoire qu’ils sont pourtant censés développer ?

Pour les élus ou les cadres territoriaux qui occupent ce rôle stratégique dans la production du reportage, il est souvent difficile de détourner un journaliste de la commande qu’il doit réaliser dans un temps très court. Contester le sujet décidé en amont par la hiérarchie du journaliste se révèle même une stratégie risquée.

Les journalistes ont un rapport très utilitariste à leur intermédiaire : quand celui-ci ne convient plus, ils en cherchent un plus dévoué. Pour essayer de garder une influence sur la production, certains maires – comme celui de Sarcelles – préfèrent donc devenir les tour-opérateurs de leurs quartiers, allant jusqu’à proposer une visite guidée pour journalistes.

Si la répétition des mêmes images des banlieues à la télévision est patente, la concentration de logements sociaux ou de populations immigrées dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville n’est-elle néanmoins pas réelle ?

Si, mais les habitants des quartiers populaires ne demandent pas aux médias de nier la réalité ! Par contre, ils regrettent qu’on leur impose toujours les mêmes problématiques qui ne sont pas forcément prioritaires pour eux, ni celles qu’ils vivent au quotidien. La plupart des journalistes des grands médias nationaux viennent avant tout pour illustrer des discours politiques tenus par des « sources légitimes » aux yeux des rédacteurs en chef.

La surreprésentation de certaines « déviances » vient donc en partie de l’alignement de l’agenda médiatique sur l’agenda politique. Quand le ministère de l’Intérieur prend position sur la lutte contre le communautarisme ou le jihadisme, cela génère immédiatement une série de reportages dans les quartiers populaires.
Il y a eu beaucoup plus de reportages sur la vie d’Amedy Coulibaly à Grigny que sur les frères Kouachi qui avaient grandi dans le massif central, ce qui correspondait moins aux grilles de lectures dominantes.

Votre constat est sévère…

Hélas, en observant les journalistes au travail, on se rend compte que les visions administratives – y compris policières – sont peu discutées par les professionnels des médias. Parce qu’elles émanent d’instances étatiques, ces informations sont perçues comme « neutres. » Les catégories administratives et autres labels attribués aux quartiers populaires (ZEP, REP, ZUS, ZSP, ZRU, etc.) encouragent d’ailleurs la présentation homogène des banlieues par les journalistes.

Le procès en diffamation qu’une association du quartier de La Villeneuve à Grenoble a intenté à France 2 l’a encore illustré en 2014. Un reportage diffusé dans l’émission Envoyé Spécial avait réduit ce quartier populaire à un foyer isolé de délinquance, générant lui-même ses propres problèmes. Même le CSA a qualifié cette production de « stigmatisante ». Mais pour justifier ce traitement journalistique, l’avocat de France 2 a invoqué… le dossier de presse du ministère de l’Intérieur sur les zones de sécurité prioritaire (ZSP) !

Mais les maires voire certains groupes d’habitants, aussi, estiment qu’il y a un réel problème de sécurité dans les ZSP…

Mon propos ne consiste pas à nier l’existence des déviances que les médias mettent régulièrement en scène, mais à souligner, comme les habitants le font, que les problèmes des quartiers populaires ne se résument pas à la violence… Malheureusement, les élus locaux qui trouvent le plus d’échos dans les médias ne sont pas ceux qui alertent sur la dégradation des conditions d’existence des habitants, mais ceux qui décident de médiatiser les problèmes liés au trafic de drogue, pour obtenir entre autres des renforts policiers.

A l’inverse, la majorité des élus n’arrivent pas à mobiliser les journalistes sur d’autres types de problèmes qui constituent d’autres formes de violences, plus sociales : l’absence d’activité économique et donc de travail, d’accès aux soins… Avant les émeutes de 2005, quels médias nationaux avaient pointé que Clichy-sous-Bois était confrontée à de vraies carences de services publics, que cette ville de 30 000 habitants ne possédait ni commissariat, ni Pôle Emploi, ni gare RER ou station de tramway ?

Que devraient faire alors, selon vous, les acteurs locaux pour que les banlieues ne soient plus autant stigmatisées ?

Imposer un autre récit de leurs territoires se révèle, à l’évidence, difficile. D’autant que les élus, les agents municipaux ou les acteurs associatifs sollicités par des journalistes devraient se méfier des projets de reportage « positif » sur les banlieues.  Pour répondre aux objectifs fixés par le CSA, les chaines diffusent en effet de plus en plus des portraits glorifiant les « talents des cités » sous forme de « success-story » où elles content leurs « efforts ».

Pas moins caricaturaux, ces programmes insistent sur la seule réussite individuelle et prolongent donc indirectement une représentation dévalorisée du territoire et des autres habitants du quartier. Ils favorisent également une lecture libérale sur le mode du « si on veut, on peut » : ces reportages omettent en effet de préciser ce que ces parcours d’ascension sociale doivent aux dispositifs publics ou associatifs financés par la politique de la ville ou les collectivités territoriales.

En liant ainsi la résolution des difficultés sociales à la motivation individuelle des populations, ces représentations « positives » peuvent rapidement s’avérer contre-productive pour des municipalités engagées dans la négociation avec l’Etat des dotations financières…

Nombre d’élus locaux et de directeurs de la communication – comme vous avez pu le constater lors de votre rencontre fin 2014 avec les membres de Ville & Banlieue – déplorent le traitement médiatique réservé aux banlieues. Que peuvent-ils donc changer à leur échelle ?

Je crains, malheureusement, que le combat ne se joue guère à leur échelle. Les acteurs locaux ne pourront se faire entendre qu’en construisant un rapport de forces avec les responsables des rédactions, qui déterminent les sujets de reportages en s’alignant sur la concurrence ainsi que l’agenda politique. Une priorité : rouvrir un débat sur la qualité du service public de l’information.

Pourquoi les reportages de France 2, financés en partie grâce à la redevance audiovisuelle, ne se distinguent qu’à la marge des programmes des chaînes privées aux visées commerciales comme TF1 ou M6 ? Le but n’est évidemment pas de revenir à l’ORTF. Mais nous pourrions imaginer que les journalistes de terrain de l’audiovisuel public disposent des moyens financiers, du temps et de l’autonomie suffisante pour mener et diffuser des enquêtes restituant la réalité sociale dans sa complexité et sa diversité, pour sortir des formats stéréotypés des chaînes privées.

Cela pourrait être un combat des élus et des acteurs travaillant dans les quartiers prioritaires, mais aussi de ceux des villes moyennes et des villages ruraux : beaucoup de territoires qui ne recoupent pas les caractéristiques des grandes agglomérations sont trop souvent présentés de manière folklorique !

Références

« La banlieue du 20h », ethnographie de la production d’un lieu commun journalistique
par Jérôme Berthaut
Editions Agone (432 pages), octobre 2013

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  1. 1. interco 04/05/2015, 09h59

    Si vous analysez bien les médias, depuis l'AFP jusqu'aux médias audio-visuel, radio et journaux suivent la ligne éditoriale du Parisien. Je ne parle pas du net dont la démarche est inversée: Médiapart, Arrêt sur image, Rue 89 et autres s'attachent à une démarche un peu plus fouillée et explicative.

  2. 2. lambda 29/04/2015, 12h35

    Tout à fait d'accord. Quand je travaillais à la Courneuve, j'avais pu constater l'intérêt des medias pour les faits divers, seul moment où ils s'intéressaient à la ville, et jamais un journaliste pour relayer le travail de fond, comme ces conseils d'anciens que le Maire avait mis en place et qui réunissaient des habitants de tous horizons autour de questions de gouvernance locale. Salle pleine, aucun journaliste.
    Il faut donc revoir l'indépendance des redactions de service public ... y compris locales !

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