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Prévention de la radicalisation

Radicalisation : les travailleurs sociaux veulent croire en une réponse éducative

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La radicalisation religieuse, une marginalisation comme une autre ? Si certains acteurs sociaux contestent l'émergence d'un "nouveau public", ils s'alarment aussi de la complexité des situations.

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Radicalisation religieuse : les travailleurs sociaux en première ligne

 

«Tous les acteurs de la prévention spécialisée souffrent, car les assas­sins sont des jeunes comme ceux que nous accompagnons. » Au lendemain des attentats terroristes de début janvier, le président du ­Comité national de liaison des acteurs de la prévention spécialisée (CNLAPS), ­Richard ­Pierre, se faisait l’écho du ­malaise des éducateurs de rue.

Une émotion largement partagée par l’ensemble des professionnels du travail ­social. Qu’il s’agisse des animateurs, des éducateurs spécialisés, des assistants de service social, des éducateurs de jeunes enfants, des intervenants sociaux ou encore des cadres de collectivité territoriale et des responsables associatifs, tous se savent aux avant-postes des maux de la société, au plus près des publics les plus fragilisés.

Mais comment perçoivent-ils ce phénomène de radicalisation, relayé tous azimuts par les médias ? Qu’en connaissent-ils ?

Peu de retours d’expérience

Nombreux sont les travailleurs ­sociaux à avoir signalé, et ce, bien avant les événements de janvier, une manifestation croissante des revendications reli­gieuses, venant interférer avec leur rela­tion avec le public. Sur le terrain, face à des situations ­jugées ­inquiétantes, ils se tournent vers les cellules de ­recueil d’informations préoccupantes.

Depuis un an cependant, les pouvoirs publics ont ouvert un ­numéro vert pour les proches des candidats au djihad, en vue d’une éventuelle transmission à la cellule de suivi, pilo­tée dans chaque département par le préfet. Mais il est difficile d’en savoir davan­tage : les professionnels ayant eu ­affaire à des cas suspects ne souhaitent pas, pour l’heure, communiquer sur leurs expériences, notamment pour préserver la sécurité des personnels.

Préserver la confiance

Cependant, ce rapprochement, effectué dans une certaine urgence, entre travail social et sûreté publique ne se fait pas sans questionnements. L’un des responsables d’une association de travailleurs sociaux en témoigne : « En ­interne, certains de nos professionnels n’approuvent pas le principe du signalement, craignant un mélange des genres hasardeux. Sur le terrain, cette consigne pourrait mettre à mal la confiance que nous avons parfois mis des années à construire. »

D’où les précautions du CNLAPS (lire p. 24), qui n’a pas souhaité participer à l’élaboration de la formation à la prévention de la radicalisation mise en place par le Comité interministériel de prévention de la délinquance, au contraire de la Convention nationale des associations de protection de l’enfant (lire p. 24), qui y a vu l’occasion de rappeler l’importance du volet éducatif dans la prise en charge des jeunes.

Cet appel à la prudence, voire à la distanciation, tient en partie à l’analyse que font les travailleurs sociaux de la radicalisation. A leurs yeux, les jeunes suivant cette voie ne constituent pas un nouveau public. « La radicalisation religieuse est une direction parmi d’autres, que peut prendre un jeune en perte de repères. Elle est à mettre en lien avec une quête existentielle, particulièrement marquée à l’adolescence », ­explique ­Jean-Marie ­Vauchez, président de l’Organisation nationale des éducateurs spécialisés.

Passage ou rupture ?

« Dans cette quête de repères, qu’il ne trouve plus dans son entourage proche, le jeune peut être happé par la rue, ses réseaux, comme par la religion », analyse Amar Henni, éducateur de rue de formation, actuellement directeur de l’action territoriale de la ville de Grigny (27 700 hab., Essonne). « La religion lui apporte le pardon, parfois recherché après des actes de délinquance, des ­rituels rassurants et même la promesse d’un destin d’élu, quand le discours se fait radical. Bref, une planche de ­salut », poursuit-il. Si la radicalisation est un danger, « la pratique religieuse peut, elle, donner un cadre constructif », tient-il à souligner.

Carine Antiq, éducatrice de rue à l’Asso­ciation départementale pour le développement des actions de prévention des Bouches-du-Rhône (Addap 13), qui intervient auprès des 11-21 ans, précise que l’expression de la radicalisation peut « se manifester chez un jeune de façon intermittente, être de l’ordre du passage ».

Pour Bruno Bacquet, chef de service à l’association Sauvegarde de l’enfant à l’adulte, à Rennes, « la bascule vers la radicalisation, telle qu’on l’entend dans le grand public et les ­médias, se fait en milieu carcéral. C’est là qu’il faudrait mettre des moyens ». Un avis partagé par Amar Henni : « Qui est auprès de ceux qui sont en rupture totale à leur sortie de prison ? »

Temporalités variées

Pour les jeunes en voie de marginalisation, les travailleurs sociaux ­mettent en place des actions, comme des chantiers éducatifs, « qui permettent de vivre une expérience collective et positive », ­explique Nadège Marchi, elle aussi éducatrice à l’Addap 13. Collective, pour rompre l’entre-soi et se réapproprier les codes sociaux. Positive, pour briser la spirale de l’échec et mettre en valeur des compétences.

Ce temps partagé vise aussi à rétablir une relation apaisée avec l’adulte, qui devient alors un repère. « Dans leur parcours, ces jeunes ont globalement baigné dans le conflit. Ils ne perçoivent plus l’adulte comme fiable », indique Carine Antiq. « Notre rôle est de recréer du lien entre les jeunes en voie de marginalisation et le droit commun, ajoute-t-elle. Ils n’ont pas le mode d’emploi des institutions. »

Les travailleurs sociaux ne le cachent pas : il faut parfois des années pour les aider à se relever. La ville de Saint-Nazaire (67 900 hab., Loire-Atlantique) mise, elle, sur la « ­réponse immédiate », à travers une toute nouvelle équipe d’accompagnateurs socioéducatifs.

« Nous proposons aux jeunes en rupture de les ­aider à concrétiser l’un de leurs projets, dans l’instant présent. Les accom­pagner chez le médecin, entamer une ­démarche administrative, etc., explique Nathalie Jan, responsable du service. Donner un rendez-vous, cela ne fonctionne pas avec les plus marginalisés. »

Fragilité du contexte familial

Face aux jeunes en danger de radicalisation, les travailleurs sociaux s’appuient sur ces outils déjà éprouvés, même s’ils en reconnaissent parfois les limites. Nicole ­Morineau, conseillère technique au service de protection « enfance-famille » au conseil général de l’Isère, en témoigne : « Placés face à des situations très ­complexes, nous sommes, depuis déjà quelques ­années, dans une phase de réflexion sur nos pratiques. » Chargé d’évaluer les risques de radi­calisation dans le cadre de la cellule départementale de recueil et de traitement d’infor­mations ­préoccupantes, son ­service constate que, « lorsque les parents sont, eux aussi, dans une situation de fragilité, l’accom­pagnement est extrêmement difficile ».

Actuel­lement, plusieurs jeunes filles du dépar­tement, qui s’apprê­taient à partir pour le djihad, sont entre les mains d’une structure associative opérant à l’échelle nationale, le Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à ­l’islam. « Nous nous interrogeons sur ce que nous ­allons mettre en place à leur ­retour, car la réponse doit aussi être locale », estime ­Nicole ­Morineau.

« A l’échelle de la cage d’escalier »

Afin d’agir le plus en amont possible, clé de voûte du travail de prévention, une présence permanente sur le terrain est indispensable. « Pour être proactif, il faut mailler le territoire de ­manière très fine », souligne ­Jean-Pierre ­Goulard, directeur de la cohé­sion ­sociale à ­Oyonnax (22 400 hab., Ain), qui, grâce à un partenariat multidisciplinaire, ­notamment l’intervention d’adultes ­relais, est ­informé « à l’échelle de la cage d’escalier ». Un maillage qui ­repose sur une forte volonté politique « et des moyens financiers importants », reconnaît-il.

A Grigny, Amar Henni appelle à la restauration des services publics de proximité, car « il faut produire du droit et de l’égalité. Les jeunes en danger sont persuadés de ne pas avoir de place dans la société ». Et d’ajouter : « Le discours actuel sur la laïcité est bien faible par rapport aux attentes ! » Pour ces jeunes qui « ne se sentent pas français », ­Eric ­Riederer, coordonnateur national du ­CNLAPS, souhaiterait « revisiter ­l’ensemble des politiques publiques, en commençant par l’urbanisme ».

A Rennes, ­Bruno ­Bacquet juge ­urgent de développer le sens critique des jeunes, pour lutter contre les techniques d’embrigadement. Il aimerait que soit porté un regard apaisé sur les « quartiers » et dénonce le « discours médiatique clivant entendu après les événements. Certains se sont sentis stigmatisés et, en réaction, ont pu tenir des propos extrêmes. Or le sentiment de rejet est l’un des éléments déclen­cheurs de la radicalisation ».

Des « ambassadeurs de la laïcité » pour faire face aux conflits

Plusieurs dizaines de travailleurs sociaux  ont déjà obtenu le diplôme universitaire de médiation socioreligieuse de la Faculté libre d’études politiques dédiée à l’économie sociale et solidaire. Son objectif : former des « ambassadeurs de la laïcité » à réagir en cas de conflit entre la pratique religieuse des usagers et les exigences du principe de laïcité.

« Dans une cantine scolaire, deux agents récemment converties à l’islam ont refusé de toucher les produits contenant du porc », raconte Isabelle Ullern, doyenne de l’Institut supérieur technique en travail social – qui a lancé le cursus – et conceptrice du diplôme.

Outils de compréhension - « Elles ont reçu des notes de service, en vain. Un conflit est apparu au sein du personnel, leurs casiers ont été éventrés et remplis  de têtes de porc. Or les syndicats, qui prônent l’égalité de traitement, refusaient d’intervenir. Le service RH était débordé car, à l’intégrisme religieux, répondait un intégrisme “laïcard”. »

Selon elle, « le radicalisme découle d’une rencontre étrange entre des attentes nées d’une situation sociale dégradée, un discours radical et l’invocation du sacré ». D’où l’intérêt de proposer aux travailleurs sociaux, souvent démunis, des outils de compréhension et d’élaborer des réponses concrètes.

Le diplôme parie ainsi sur « une éthique morale et poli­tique, souligne Isabelle Ullern. La médiation permet aux deux parties de ne pas perdre la face et d’inventer, ensemble, une solution viable, dans le respect du droit. »

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