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Elections

« L’abstention n’intéresse pas les élus » – Céline Braconnier, politiste

Publié le • Mis à jour le • Par • dans : France

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BraconnierUne © Sciences-Po Saint-Germain-en-Laye

Professeure de science politique et directrice de Sciences Po Saint-Germain-en-Laye, Céline Braconnier alerte sur l’abstention – alors que près d’un électeur sur deux a boudé les urnes les 22 et 29 mars – et tous les problèmes démocratiques que le non-vote génère. Co-auteure de « Les inaudibles, sociologie politique des précaires » et de « La démocratie de l’abstention », cette universitaire souhaite une réforme de la procédure d’inscription sur les listes électorales mais demeure sceptique quant à l’instauration du vote obligatoire.

 

Au-delà de la vague bleue et de la confirmation de la percée de l’extrême-droite, vous estimez que le fait politique majeur de ces élections départementales demeure surtout et avant tout l’abstention. Pourquoi insister sur ce phénomène, en légère baisse par rapport aux prévisions des sondages, qui n’a rien de nouveau ?

Même si cela fait bien longtemps que les départementales ne déplacent plus les foules, elles alimentent la dynamique de démobilisation électorale qu’on observe depuis le milieu des années 1980 et qui affecte l’ensemble des scrutins, à l’exception de la présidentielle. Si on a un peu plus voté qu’aux cantonales de 2011, la moitié des inscrits ne s’est tout de même pas déplacé, auxquels il faut ajouter les 7% de non-inscrits pour évaluer l’ampleur véritable du non-vote.

C’est plus que problématique. La participation électorale est à un niveau si faible qu’elle produit à elle seule le résultat de l’élection !

La démobilisation électorale des moins diplômés – qui n’est pas nouveau et affecte avant tout les partis de gauche – se double effectivement aujourd’hui d’une « abstention différentielle » : du fait des déceptions qu’il génère au sein même du peuple de gauche habituellement politisé, le parti de gouvernement (PS) peine à remobiliser son électorat de la présidentielle 2012 pour les scrutins intermédiaires. Cela contribue à brouiller les rapports de forces politiques.

Quels effets cette faible participation a-t-elle sur la représentativité du corps électoral ?

Comme ce sont toujours les mêmes catégories de la population qui s’abstiennent le plus – les plus jeunes, les moins diplômés, les plus fragiles professionnellement –, l’abstention est systématiquement porteuse de fortes inégalités sociales de représentation. Dit autrement, l’abstention massive des milieux populaires fait que ce sont les fonctionnaires, les cadres, les plus riches ainsi que les personnes âgées qui font le résultats des élections.

Ce n’est certes pas nouveau, mais cela pose un vrai problème démocratique. Mis à part une petite complainte sur l’abstention le soir du scrutin, cela n’intéresse pas les politiques. Ils n’ont pas vraiment intérêt à communiquer sur le fait qu’ils n’ont été élus que par une petite partie du corps électoral, pas forcément représentative socialement et politiquement de la population.

Du fait de ces distorsions, l’abstention favorise-t-elle des partis politiques plus que d’autres ?

La droite modérée dispose d’un électorat sociologiquement plus participationniste – mieux inséré, plus âgé, plus diplômé, plus favorisé – donc plus facile à mobiliser et qui, de surcroît, était motivé dans son vote par l’espoir d’une nouvelle alternance. Les bons résultats de la droite en pourcentage – qui sont toutefois à relativiser si l’on observe les chiffres absolus – doivent néanmoins beaucoup à la très forte démobilisation de la gauche.

Depuis l’alternance de 2012, le Parti Socialiste ne parvient plus à mobiliser son électorat aussi facilement que lorsqu’il était dans l’opposition. Cette « abstention différentielle » le pénalise : des bastions de gauche basculent dans un autre camp, notamment du fait de la très forte abstention en partie liée aux politiques menées au niveau national.

La stratégie de Manuel Valls qui est descendu dans l’arène pour politiser l’élection, cliver, en essayant de mobiliser sur la peur du FN a sans doute limité la débâcle, moins importante qu’annoncée par les sondages. Pour autant, il est difficile de soutenir que le premier ministre a su convaincre de la pertinence de cette stratégie dans un contexte de premier tour où les listes uniques de la gauche étaient rares…

Surtout, l’abstention des plus précaires et le volontarisme de Manuel Valls n’empêchent aucunement le Front national de poursuivre sa stratégie d’implantation territoriale débutée aux municipales 2014…

Tout à fait, la prouesse de l’extrême-droite est bien de parvenir une nouvelle fois – comme pour les européennes de 2014 – à mobiliser une large partie de ses électeurs – pourtant plus jeunes, moins diplômés, plus précarisés que ceux de la droite modérée – pour un scrutin intermédiaire faiblement médiatisé, alors qu’ils sont plutôt sociologiquement prédisposés à s’abstenir en dehors du scrutin présidentiel.
La gauche en sait quelque chose, ce n’est pas tâche aisée que de faire venir aux urnes un ouvrier au chômage.

Mais, là où le PS a déçu les espoirs de changements que François Hollande portait en 2012, le FN redonne espoir en promettant la mise en œuvre de solutions faciles jamais expérimentées. Il politise l’élection et redonne du sens au vote, pour des électeurs qui ont en commun certaines attitudes – tel que le rejet de l’immigration – et sont disposés à porter Marine Le Pen au pouvoir. Il s’agit donc d’un vote politiquement investi, qui n’a rien d’un acte de colère sans lendemain. Le FN va ainsi pourvoir tisser un réseau d’élus locaux qui pourront travailler à la conquête d’un nouvel électorat : aux 1500 conseillers municipaux élus en 2014 vont s’ajouter, désormais, des élus départementaux.

Pour autant, la confirmation de la bonne performance du Front national, qui fait son meilleur score pour une élection locale, ne permet pas d’anticiper sur la prochaine présidentielle. Attention aux résultats des départementales affichés en pourcentage, qui peuvent laisser penser à une diffusion du vote FN alors qu’en nombre de voix on reste bien loin de celles rassemblées par Marine Le Pen à la présidentielle de 2012.
Ce que ces élections manifeste n’est pas la conquête de nouveaux électeurs par rapport à ceux de 2012 mais bien la capacité du FN à remobiliser ceux qui avaient déjà sauté le pas à l’occasion cette fois-ci d’élections intermédiaires.

L’abstention trouve-t-elle également des prolongements territoriaux ?

Oui, complètement, les habitants des quartiers prioritaires de la politique de la ville – qui rassemblent des populations plus jeunes et plus pauvres que le reste du pays– cumulent les prédispositions sociologiques conduisant nombre de citoyens à s’abstenir. Sans surprises, c’est systématiquement dans ce type d’environnements que l’on enregistre les records du non-vote. La Seine-Saint-Denis est sur le podium des territoires abstentionnistes, quelque soit les scrutins.

A contrario, les territoires ruraux concentrent les facteurs favorables à une  participation électorale plus forte et plus constante : population plus âgée, sens du devoir civique plus marqué chez les seniors qui les conduit à voter même quand ils n’y croient plus, stabilité résidentielle qui limite les problèmes d’inscription sur les listes électorales, pression sociale due aux relations interpersonnelles.
Il est effectivement plus difficile de ne pas aller voter dans un village où vous êtes immédiatement identifié que dans une grande ville où personne ne remarquera votre comportement.

Comment lutter contre ce poison de la démocratie – la démobilisation électorale – générateur, selon vous, de fortes inégalités ?

A long-terme, seule l’efficacité des politiques publiques permettra de faire revenir durablement les Français démobilisés vers les urnes ! En effet, il ne faut pas espérer que les citoyens aillent voter et légitiment des candidats dans lesquels ils ne croient plus si ceux-là ne parviennent même pas à redonner un minimum de sens à la politique.

De façon plus prosaïque, le président de la République a fait l’automne dernier des annonces de réforme concernant le calendrier de l’inscription notamment. Mais pour l’heure, à ma connaissance, aucune suite concrète n’a prolongé ces déclarations. C’est dommage car rien ne va dans cette procédure d’inscription reposant, sauf pour les jeunes l’année de leur dix-huitième anniversaire, sur une déclaration volontaire à la mairie après chaque déménagement.

Justement, le nombre d’inscrits sur les listes électorales a encore diminué en 2015…

Il n’y a rien de surprenant à cela ! Nombre de citoyens ne connaissent pas ni ne comprennent cette procédure qui est automatique chez la plupart de nos voisins européens. Son calendrier, qui implique de s’inscrire plusieurs mois avant un scrutin alors que les campagnes électorales ne sont pas commencées, laisse de côté tous ceux qui ne sont pas passionnés de politique au quotidien, soit la majorité des électeurs potentiels !

Trois millions de citoyens  – soit 7% des Français –  ne sont pas inscrits sur les listes électorales, tandis que 6,5 millions (soit 15% des inscrits) le sont ailleurs que dans leur lieu de résidence et votent donc beaucoup moins que ceux qui peuvent voter à proximité immédiate de leur domicile.

Si la mal-inscription – surtout liée à la mobilité résidentielle – prive les candidats des voix de nombre de cadres supérieurs politisés et d’une partie des étudiants qui voteraient certainement s’ils pouvaient le faire à côté de chez eux, la non-inscription affecte en premier lieu les catégories les plus fragiles économiquement, et surtout les Français par acquisition – dont un tiers demeure exclus du vote du fait de cette étape préalable de l’inscription…

L’organisation un temps envisagé des élections départementales et régionales le même jour aurait-elle eu un effet sur le taux de participation ?

Si l’on prend appui sur les expériences du passé, la réponse est positive. Les taux d’abstention enregistrés ces dernières années s’expliquent aussi sans doute par le trop grand nombre de consultations électorales, qui gagneraient à être organisées ensemble, ce qui permettraient aussi sans doute de faire des économies.

Ce choix de dissocier les départementales des régionales paraît aussi, au regard du contexte politique défavorable au gouvernement, difficilement compréhensible d’un point de vue stratégique.
En multipliant les scrutins peu mobilisateurs à quelques mois d’intervalle en 2014 comme en 2015, le gouvernement victime de l’abstention différentielle organise en quelque sorte la mise en scène de ses échecs prévisibles. Il offre à ses concurrents autant d’occasions de constater sa faible popularité en prenant appui sur des résultats électoraux à la valeur démocratique évidemment bien plus forte que les enquêtes d’opinion.

Autre moyen d’influer sur la participation : l’instauration du vote obligatoire, soutenue notamment par EE-LV et la Fondation Jean Jaurès. Ce système ne donne-t-il pas raison à Bertolt Brecht qui proposait ironiquement à son gouvernement de « dissoudre le peuple et d’en élire un autre » ?

Face à l’inégalité de la représentation électorale qu’engendre l’abstention, je comprends bien que certains politiques regardent avec insistance du côté du vote obligatoire qui présenterait l’avantage d’obliger également les candidats à s’adresser à toutes les catégories d’électeurs… et donc peut-être également à davantage penser à eux dans leurs projets politiques, je pense par exemple aux jeunes et aux populations précaires.

Mais recourir au vote obligatoire, c’est aussi ne pas poser la question de la responsabilité des partis et des professionnels de la politique dans cette évolution. Il faut s’interroger sur la coupure entre les milieux populaires et les élites politiques, poser aussi la question du rôle social des partis, qui sont devenus des machines électorales alors qu’ils peuvent assumer d’autres fonctions.

Les quartiers populaires sont devenus des déserts militants où se cumulent les records d’abstention alors qu’ils ont été jusqu’aux années 1970 des espaces d’intégration politique qui explique que les milieux ouvriers aient longtemps beaucoup voté. Les dispositifs de porte à porte partisans effectués la veille des scrutins par des inconnus font figure de pale substitut aujourd’hui : ils ne peuvent qu’à la marge produire de la participation, sans régler la question pourtant cruciale du sens politique qui fait aujourd’hui défaut.

Références

Céline Braconnier, professeure des universités en science politique et agrégée d’histoire, est l’auteure avec Nonna Mayer de « Les Inaudibles. Sociologie politique des précaires » (Presses de Sciences Po, mars 2015) et avec Jean-Yves Dormagen de « La démocratie de l'abstention » (Folio Gallimard, réédition en 2014).

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  1. 1. Roger MORIN 11/04/2015, 12h12

    Oui, en plus de l'abstention, il y a la non-inscription sur les listes électorales, particulièrement préoccupante dans les villes. A Brest, par exemple, il devrait y avoir environ 110 000 électeurs inscrits (population de 18 ans et plus); il y en a 84 000. Si on cumule non-inscriptions (26 000) et abstentions (45 000), ce sont 71 000 électeurs qui, au 2e tour des départementales, sont restés à l'écart, soit près des deux tiers de l'électorat potentiel ! (et c'est une moyenne sur la ville; dans les quartiers populaires, la proportion est encore plus forte). Du coup, dans le cas de Brest, les candidats élus aux départementales recueillent l'adhésion d'environ 18 à 22% des habitants en âge de voter; les autres (autour de 80 %) sont indifférents ou hostiles.

  2. 2. pratclif 24/03/2015, 10h29

    Dans le même ordre d'idées voir mon billet "Elections 2015; Qui sont nos élus, comment ils nous gouvernent?"

    http://bit.ly/1FpM2xT

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