Sécurité civile

Le risque nucléaire : une affaire d’Etat, pas celle des collectivités ?

| Mis à jour le 02/03/2015
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Le premier exercice de crise nucléaire de l’année 2015, qui s’est tenu le 10 février à Gravelines (Nord), a mis en lumière la faible place accordée au monde local par l’Etat. Des élus de communes concernées, faisant valoir qu’ils seraient les premiers sollicités par la population si un accident survenait, s’en sont émus et inquiétés. La Gazette a pu suivre cet exercice depuis le siège de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), ainsi que la réunion plénière de la commission locale d’information (CLI), une semaine plus tard.

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Le nucléaire français en questions

Il est 8h47, mardi 10 février 2015, lorsque l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) et la préfecture du Nord sont alertés par la centrale de Gravelines d’un « incident sur la tranche 11 ». Un problème électrique a provoqué l’arrêt automatique du réacteur à 7h15 et le Plan d’urgence interne (PUI) a été déclenché.

Gestion de crise

Au siège national de l’ASN, à Montrouge (Hauts-de-Seine), dans une grande salle dédiée à la gestion de crise, le poste de commandement technique (PCT) se met en place. Outre la surveillance de l’exploitant, l’ASN aura notamment pour mission d’orienter le préfet sur les mesures à prendre en matière de protection de la population : évacuation, mise à l’abri, prise de comprimés d’iode…

Chaud et froid

L’exercice prend fin peu après 17 heures. Au fil d’un scénario soufflant le chaud et le froid, faisant monter la pression chez les protagonistes et conduisant à classer l’événement au niveau 3 sur l’échelle INES(1), EDF, l’ASN et l’IRSN auront craint un « dénoyage » du combustible, faute de moyens de refroidissement disponibles, et la fusion du cœur. La délivrance interviendra avec la sécurisation des sources d’alimentation électrique.

Allo, les élus locaux ?

Vu du siège de l’ASN, les élus locaux ont été les grands absents de cet exercice d’urgence nucléaire et radiologique, premier d’une série de huit programmés cette année par le gouvernement(2). Au point que l’observateur a pu, tout au long de la journée et en particulier l’après-midi, quand la crise prenait de l’ampleur, se demander s’ils en étaient bien parties prenantes. Leur seule évocation aura été lorsque, déclenchant le Plan particulier d’intervention (PPI), le préfet a, de facto, invité les maires à en faire de même avec leur Plan communal de sauvegarde (PCS).

Au retour de la pause déjeuner

Cette impression à distance est corroborée par les témoignages recueillis sur le terrain. Par exemple, dans telle commune, résultat d’une absence de sensibilisation en amont de l’exercice, le PCS a été activé à 13h30, au retour de la pause déjeuner, soit 32 minutes après l’alerte envoyée par e-mail. Et, sans instruction ultérieure, il n’a jamais été désactivé… Dans cette autre collectivité, un fonctionnaire s’étonne de ne plus avoir reçu la moindre information « entre 14 heures et 17 heures », alors même que la simulation de crise battait son plein.

Pas dans la boucle

Alors certes, il s’agissait d’un exercice dit « d’état-major » qui, contrairement à celui de « sécurité civile » réalisé en 2011 à Gravelines, avait un caractère virtuel et n’engageait donc pas concrètement la population. L’objectif était de tester le processus de prise de décision.
Mais les élus locaux ont alors un rôle dans la transmission des consignes. Or, ils n’étaient manifestement pas prévus dans la boucle. Et ce, délibérément. En témoigne le récit que la préfecture du Nord fait de l’exercice sur son site web : les collectivités territoriales et leurs représentants n’y sont nulle part mentionnés.

« Faites remonter notre mécontentement »

Le maire et conseiller général de Gravelines (PS), qui préside la commission locale d’information (CLI), Bertrand Ringot, s’était, avant le jour J, plaint de ne pas avoir été associé aux préparatifs de l’exercice et d’en avoir été informé tardivement. Il a tout naturellement renouvelé ses griefs à l’occasion de la réunion plénière de la CLI, jeudi 19 février, à Gravelines : « Faites remonter notre mécontentement, a-t-il lancé aux représentants de l’Etat présents. Soit c’est un exercice joué avec les communes, soit c’est un exercice interne aux services de l’Etat »…

Circonstances atténuantes

« Le sentiment que vous exprimez correspond à une réalité », lui a, avec franchise, répondu le directeur-adjoint du service de défense et de protection civiles de la Préfecture du Nord (SIRACED-PC), Stéphane Dhée. Un mea culpa toutefois assorti de circonstances atténuantes, reprises par le sous-préfet de Dunkerque, Henri Jean : « Le préfet (Jean-François Cordet, ndlr) avait demandé aux autorités nationales un report pour garantir une meilleure préparation. Puis sont intervenus les événements du début de l’année (les attentats des 7 et 9 janvier contre Charlie Hebdo et l’épicerie de la porte de Vincennes, et leurs conséquences en termes de déploiement du Plan Vigipirate, ndlr). »

« Loin d’être une chose acquise »

« Ils ont fait un bon plaidoyer, remarque, avec une pointe de malice, Bertrand Ringot. Il y avait un contexte, c’est vrai. Mais, si on mène des exercices, on les fait à fond pour que ce soit source d’enseignements. »
Absent de la réunion pour cause de conseil d’administration à Paris, le président de l’Association nationale des CLI (ANCCLI), Jean-Claude Delalonde, s’était, lui, exprimé par écrit, et vertement : « L’organisation précipitée de cet exercice par les services de l’Etat démontre que la participation de la société civile est loin d’être une chose acquise et cela doit être dénoncé publiquement. »

« Au mépris des textes »

Interrogé par La Gazette, Jean-Claude Delalonde s’emporte contre « des préfets qui, comme celui du Nord, ne jouent pas le jeu en matière d’information et d’implication des élus, au mépris des textes dont ils sont pourtant les garants sur le plan territorial ». A contrario, il salue ceux qui « associent les CLI et les autorités locales, à l’image de celui de la Gironde ». Et il garde un meilleur souvenir de l’exercice de 2011, époque où il présidait la CLI : « On avait été associés très en amont. Nous avions ensuite émis des remarques positives et négatives, et les critiques, ça sert à perfectionner une organisation. »

Pas la tasse de thé des préfets

« Souvent, le préfet n’aime pas intégrer les élus locaux dans le jeu de rôles car il voit cela comme quelque chose de lourd à gérer, et c’est regrettable car ils sont les premiers concernés », confie un acteur averti de la gestion de crise nucléaire au niveau national. Il en va de même, poursuit-il, avec la pression médiatique simulée (PMS) : « Certains seront très contents d’avoir des journalistes et ils les emmèneront partout avec eux ; d’autres les cantonneront… » « Le nucléaire n’est, ni la priorité des préfets, ni leur tasse de thé », déplore un autre spécialiste du sujet.

« Panique et pagaille »

« S’il y a un jour un pépin, observe Jean-Claude Delalonde, c’est vers les élus locaux et non le préfet ou le ministre que la population se tournera. Et s’ils n’ont pas été préparés à la crise, ce sera la panique et une grande pagaille », s’inquiète-t-il. Il réclame la tenue d’un exercice de sécurité civile « a minima tous les trois ans, avec les élus, la société civile, la population », et d’autres plus modestes entre-temps.
Les textes imposent, eux, un exercice important tous les cinq ans. « C’est la condition de l’apprentissage de la culture du risque, défend-il. Le risque zéro, ça n’existe pas. Si affirmer cela est perçu par l’Etat comme une hérésie, pourquoi ne pas purement et simplement supprimer les CLI ! »

« Encore du chemin à parcourir »

« Il faudrait un exercice tous les ans pour inculquer la prévention du risque, plaide Bertrand Ringot. Ce n’est pas inné, ça passe par des réflexes, qu’il faut répéter et entretenir. Et force est de constater que nous avons encore du chemin à parcourir. » « Et la culture du risque, cela vaut pour le nucléaire, mais aussi n’importe quelle industrie dangereuse, chimique ou autre », complète cet élu dont le canton compte, outre la plus grande centrale nucléaire d’Europe de l’Ouest, une quinzaine d’entreprises classées Seveso.

L’Etat si prêt que cela ?

Le 17 février 2015, au cours d’un débat parlementaire sur la loi de transition énergétique et plus précisément le « risque nucléaire », le sénateur UMP de la Haute-Marne Bruno Sido a indiqué avoir, en tant que président de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques (OPECST), « constaté à Lille, proche de la centrale de Gravelines, que la réponse de l’État est prête et complète ». L’exercice du 10 février n’en a en tout cas pas apporté la démonstration.

Territoires et sûreté nucléaire : entre déclaration d’intention et réalité

« L’organisation nationale de gestion de crise doit être régulièrement adaptée pour renforcer en permanence son efficacité » », peut-on lire dans le Plan national de réponse (à un) accident nucléaire ou radiologique majeur, publié en février 2014 par le gouvernement. Lequel entend « s’appuyer sur les forces vives du pays », notamment « les élus et les collectivités territoriales ». De la place des territoires dans le dispositif, il en a été question, mardi 17 février 2015, au Sénat, au cours des débats sur le projet de loi relatif à la transition énergétique pour la croissance verte. Le sénateur EELV de la Loire-Atlantique Ronan Dantec a notamment présenté un amendement visant à « inviter des membres de la CLI à suivre en tant qu’observateurs tout exercice de crise (puis) transmettre (leurs) observations ». Il s’est heurté à un avis défavorable de la ministre de l’Ecologie, du Développement durable et de l’Energie, Ségolène Royal, car « insister dans la loi sur certaines missions de la CLI serait introduire une hiérarchie malvenue », a-t-elle justifié…

A l’échelle du bassin de vie

Il n’a pas eu plus de succès en proposant que les personnes situées « dans une zone de 20 km(3) autour d’une installation nucléaire reçoivent régulièrement, sans qu’elles aient à le demander et aux frais des exploitants, des informations sur les mesures de sécurité et la conduite à tenir en application d’un Plan particulier d’intervention (PPI) ». Vingt km faute de mieux, avait-il précisé, en qualifiant son texte de « compromis ». La ministre a jugé la distance de 20 km « arbitraire » tout en avançant qu’il « faudra peut-être modifier les PPI », qui la fixent à 10 km. En novembre 2014, l’ANCCLI avait demandé une « révision en profondeur » des PPI pour que ceux-ci raisonnent en termes de « bassin de vie » afin de « répondre à la réalité du terrain ». Dans une « dernière tentative » de faire évoluer les textes, Ronan Dantec obtiendra qu’une CLI soit « consultée » lors d’une « modification » du PPI. Maigre butin.

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Commentaires

3  |  réagir

28/02/2015 02h32 - LAGADEC

Au moins rien de nouveau en 15 ans…
Or, tout l’environnement a changé. Notamment les réseaux sociaux et les dynamiques sociétales qui se déclencheront, et risquent fort de se développer en dehors de tous les schémas supposés de base… 

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28/02/2015 09h42 - ugottale

pas de problèmes ! tout baigne ! habitant à moins de 10 kms de la 2 ème plus grande
centrale nucléaire de FRANCE , j ‘ ai reçu , il y a 12 ans , 10 pastilles de IODURE DE POTASSIUM à 65 mg ? …..à ne prendre que sur instructions des autorités compétentes
Courteline n ‘ est pas mort !

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28/02/2015 09h26 - sentinelle2607

Association MZC
Salariés précaires du nucléaire
http://www.ma-zone-controlee.com/
Changeons,réinventons et partageons le temps de travail
NOUS AVONS TOUTES ET TOUS A Y GAGNER
Faites passez l’info

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