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Climat

Marie-Monique Robin : « L’autonomie alimentaire et énergétique sera facteur de résilience »

Publié le • Mis à jour le • Par • dans : A la une, Dossiers d'actualité, France

Source : COP 21 

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Marie-Monique-Robin-portrait-une © La Découverte

Vingt ans après la publication, en avril 2014, du cinquième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), l’économie mondiale vit à l’ère de la « post-croissance », qui permet de contenir le dérèglement climatique à un niveau compatible avec la survie de l’espèce humaine. Dans le scénario échafaudé par Marie-Monique Robin, c’est François Hollande, las de courir « après l’Arlésienne de la croissance », qui impulse le revirement des politiques économiques. Entretien avec Marie-Monique Robin, auteure « Sacrée croissance », une « uchronie prospective » - et optimiste -, déclinée sous forme de documentaire, de livre et d’exposition.

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Cet article fait partie du dossier

Climat : Pourquoi les experts défendent un rôle accru des collectivités locales

 

Votre ouvrage (1) décortique nombre d’exemples locaux, toujours puisés à l’étranger, de réduction des émissions de gaz à effet de serre et d’adaptation au changement climatique. Est-ce à dire que l’action des collectivités territoriales françaises, pourtant engagées dans des « plans climat », « plans de protection de l’atmosphère » et autres « plans de déplacements urbains », est sans grand intérêt ?

Marie-Monique Robin : Les collectivités françaises ne sont pas étudiées dans cet ouvrage, qui entend proposer un modèle de transition écologique. Je m’intéresse donc aux territoires très avancés, où l’expérience est assez ancienne pour que l’on puisse y mesurer les transformations accomplies.
Toutes les solutions sont identifiées. Mises bout à bout et généralisées, elles permettent de stopper, en vingt ans, la machine infernale de l’emballement climatique – sans que tous les problèmes soient résolus – et de poser les bases d’une société post-croissance.

En quoi consistent ces solutions ?

MMR : Pour répondre aux défis que sont le dérèglement climatique, l’épuisement des ressources, la crise financière et sociale, l’une des clés se trouve dans les territoires : c’est à cette échelle que l’on peut rechercher une autonomie aux plans alimentaire, énergétique et monétaire.
Dans ces trois domaines, correspondant aux besoins essentiels, cette autonomie rendra les communautés résilientes face aux chocs venus de l’extérieur – tout en étant créatrice d’emploi local et de lien social. Sur le terrain, les projets qui avancent le mieux sont portés par des citoyens motivés et relayés par des municipalités à l’écoute.

Vous parlez de ces « héros locaux », capables d’emporter l’adhésion des acteurs du territoire, en particulier des collectivités ?

MMR : Oui, ces lanceurs d’avenir jouent un rôle essentiel. Ils actionnent la transition en convainquant leurs semblables de s’engager vers la sobriété et les énergies renouvelables. Les gens sont prêts à entendre le discours sur le dérèglement climatique et les menaces qu’il porte car ils voient bien que les politiques menées, axées sur la sacro-sainte croissance du PIB, ne fonctionnent pas. Les héros locaux doivent aussi convaincre les élus, en leur montrant que la transition est non seulement possible mais aussi porteuse d’activité économique et de cohésion sociale.

C’est ce qu’exprime, dans votre ouvrage, l’économiste allemand Niko Paech, selon lequel « les politiques ont besoin de notre aide pour trouver le courage de dire aux gens des vérités pas très agréables et mettre en place les structures permettant de construire au plus vite la résilience » ?

MMR : Exactement. La projection du film « Sacrée croissance » aide les élus à comprendre l’intérêt de la transition écologique comme outil de développement local. J’ai d’ailleurs le projet d’un film sur les emplois liés à la transition énergétique. Il y a un grand besoin de décentraliser et de responsabiliser les territoires. Dès 1997, le Danemark a invité les collectivités à s’affranchir, en dix ans, des énergies fossiles pour la production de chauffage et d’électricité.

Avec l’appel à projets « Territoires à énergie positive », qui vient de distinguer 212 lauréats, la France ne s’inscrit-elle pas dans cette même logique ?

MMR : L’appel à projets du ministère de l’Ecologie va certainement dans le bon sens. La différence majeure avec le Danemark étant le poids des opérateurs historiques en France. Au Danemark, la politique publique, impulsée par le gouvernement avec de substantielles incitations et relayée par les autorités locales, a très vite donné des résultats. L’île de Samsø a atteint, en 2005, l’autosuffisance énergétique grâce à un mix d’énergies éolienne, solaire et issue de la biomasse. Elle travaille aujourd’hui à décarboner totalement les transports, y compris les ferries.
Un élément clé de cette évolution rapide est que les installations de production sont détenues à 100 % par les acteurs locaux, réunis au sein de coopératives dans lesquelles la commune détient des parts, tout en se portant, par ailleurs, garante des emprunts. Je ne vois pas comment la France pourrait aller vers un tel schéma sans casser le monopole, ou du moins la position ultra-dominante, d’EDF. Dans le modèle hexagonal, on ne deviendra pas « prosommateur ».

Qu’est-ce donc que cette vertu qui serait inaccessible ici ?

MMR : Le prosommateur est à la fois producteur et consommateur, c’est-à-dire un acteur économique à part entière, oeuvrant à un développement commun durable, selon la définition qu’en fait le Brésilien Joaquim Melo, l’un des pionniers des monnaies locales. Le prosommateur est par exemple producteur de chaleur en étant copropriétaire d’une chaufferie alimentée par de la biomasse, qui répond à ses besoins de consommation et à ceux de sa communauté. En étant associé à la production, il est aussi intéressé à la qualité du service, qui inclut l’efficacité énergétique des logements – et non la simple fourniture de chauffage.
Toute la grande histoire de la croissance a été de nous réduire à un seul rôle, celui de consommateur. Le gaspillage vient notamment du fait que nous étions confinés à cette fonction consistant simplement à acheter. Le prosommateur est aussi l’utilisateur d’une monnaie locale ou celui qui participe à l’activité d‘une ferme urbaine.

La France est-elle mieux armée en matière d’autonomie alimentaire qu’énergétique ?

MMR : L’agriculture urbaine s’est développée sur des territoires aussi divers que Toronto (1ème ville du Canada) ou Rosario (3ème ville d’Argentine), grâce à des politiques municipales très volontaristes. Rosario dispose d’un département dédié à l’agriculture urbaine,  animé par 25 personnes, qui accompagne les maraîchers.
Toronto – où l’agriculture urbaine est enseignée à l’université – cartographie les espaces disponibles et dépollue d’anciens sites industriels avant leur mise en culture. La réglementation y impose la création d’au moins un jardin collectif par arrondissement. Si l’espace fait défaut, on supprime des parkings ! A Paris, si l’on se place à l’échelle de la Métropole, c’est ce genre de politique qu’il convient d’engager.

La production de l’agriculture urbaine n’est-elle pas vouée à rester anecdotique ?

MMR : Des études montrent que la ville de Cleveland (Etats-Unis, Ohio, 400 000 hab.) pourrait aisément être autosuffisante en fruits, légumes et volailles. Si 20 % de ces produits frais étaient issus de circuits courts à Detroit (Etats-Unis, Michigan, 700 000 hab.), cela créerait 4 700 emplois et dégagerait un revenu annuel de 20 millions de dollars.
En cas de rupture d’approvisionnement, les grandes villes du monde ne tiendraient pas plus de trois jours. Il est crucial d’y développer l’autonomie alimentaire. En Europe, les aliments parcourent en moyenne 3 000 km entre leur lieu de production et leur lieu de consommation.
Les terres cultivées ont aussi l’intérêt d’absorber les pluies, que le dérèglement climatiques rendra plus violentes. J’ai rencontré les responsables de Toronto en juillet 2013, au lendemain d’une inondation.

Et la production locale a vocation à être achetée avec de la monnaie locale ?

MMR : Les communautés deviennent résilientes face au dérèglement climatique en reprenant en main, à leur échelle, l’alimentation, l’énergie ainsi que l’argent, nécessaire aux échanges. En commençant mon enquête, je pensais que les monnaies locales étaient un sujet sympa mais un peu gadget. Aujourd’hui, je crois que c’est par là qu’il faut commencer.
Il existe environ 5 000 monnaies locales – ou sociales, alternatives ou complémentaires – dans le monde. Ce support d’échange fonctionne d’autant mieux que l’initiative de la société civile trouve un relais politique. C’est le cas, en France, du Sol Violette à Toulouse et du Gallégo à Rennes, Fougères et Redon, lancés par des associations avec l’appui respectif de la ville et du conseil général d’Ille-et-Vilaine.

Ces monnaies ancrent la dépense dans le territoire et bénéficient à l’économie réelle. L’exemple de Conjunto Palmeiras, cet ancien bidonville du Nordeste brésilien où Joaquim Belo a créé l’une des premières monnaies locales d’Amérique latine, en 1998, est probant : à l’époque, moins de 20 % des habitants faisaient leurs courses dans le quartier ; en 2013, 93 % consomment localement. En moyenne, chaque « palmas » qui sort de la banque communautaire engendre 5 échanges avant d’y retourner. En Bavière, la circulation du « chiemgauer » a incité les entreprises à s’orienter vers des fournisseurs locaux.

Il est bien entendu qu’il s’agit là de monnaies complémentaires, la monnaie nationale – ou l’euro ou le dollar – restant de mise pour les échanges de produits non produits localement – les villes ne cultiveront pas de blé ! Là encore, il s’agit d’une solution locale apportée aux grands désordres mondiaux, dont les acteurs sont reliés aux circuits internationaux, notamment économiques.

Lire notre dossier : Quand les territoires inventent leur monnaie

C’est la « glocalité », dont parle Joaquim Belo ?

MMR : C’est cela, le « glocal » ou le local interconnecté. Il faut penser global : les enjeux (dérèglement du climat, déplétion des ressources, érosion de la biodiversité) concernent le monde entier. Mais la clé réside dans le local, qui n’est pas un repli sur soi mais la reconsidération des modes de production et de consommation par les membres d’une communauté. Produire localement épargne des ressources, réduit les émissions de gaz à effet de serre et crée de l’emploi.

Comment prôner une économie stationnaire quand la croissance apparaît comme l’unique solution aux problèmes économiques ?

MMR : Dans la vision des libéraux classiques britanniques, Adam Smith (1723 – 1790) et John Stuart Mill (1806-1873), le développement du bien-être, « pour le souverain et le peuple », passe par la hausse de la production. Selon ces économistes – qui se définissaient aussi comme philosophes, réfléchissant à la gestion des biens – , l’initiative privée doit être favorisée, le secteur bancaire encadré et les riches payer plus d’impôt. Quand un certain niveau de bien-être est atteint, il s’agit alors de ne pas produire indéfiniment car la terre porte en elle des limites physiques. Et il n’y a pas intérêt à être toujours plus riche – Smith raille le souci du paraître – il faut tendre vers une « steady-state economy ».

Au XIXème siècle, les néoclassiques déboulonneront les classiques, en supprimant la terre – supposée inépuisable – des facteurs de production, dont ne resteront que le capital et le travail. Cette grande manipulation fut une réponse à l’économiste américain Henry George qui, à la fin du XIXème siècle, défendait l’impôt sur la terre. Les keynesiens ne tiendront pas non plus compte des ressources naturelles.

Aujourd’hui nombre d’économistes alertent sur l’incompatibilité entre croissance économique et maîtrise du climat. « Les pays riches vont devoir oublier la croissance s’ils veulent stopper le changement climatique », déclarait Nicholas Stern en septembre 2009.

Le propos n’a guère eu d’écho chez les responsables économiques. « A partir de 1 % de croissance, on recréée de l’emploi », affirme le ministre des Finances, Michel Sapin, par ailleurs peu disert sur les emplois liés à la sobriété, la transition, l’autonomie des territoires …

MMR : Les esprits évoluent. J’ai eu carte blanche pour une intervention d’une heure à la dernière fête de l’Humanité. J’y ai déclaré qu’il fallait sortir de la logique productiviste. Et j’ai été vivement applaudie.

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  1. 1. je77 20/02/2015, 14h17

    On nous aura décidément accommodé la résilience à toutes les sauces!

    Extrait de wikipédia :

    "Le novlangue (traduit de l'anglais Newspeak, masculin dans la traduction française d'Amélie Audiberti) est la langue officielle d’Océania, inventée par George Orwell pour son roman 1984 (publié en 1949).

    Le principe est simple : plus on diminue le nombre de mots d'une langue , plus on diminue le nombre de concepts avec lesquels les gens peuvent réfléchir, plus on réduit les finesses du langage, moins les gens sont capables de réfléchir, et plus ils raisonnent à l'affect. La mauvaise maîtrise de la langue rend ainsi les gens stupides et dépendants. Ils deviennent des sujets aisément manipulables par les médias de masse tels que la télévision.

    C'est donc une simplification lexicale et syntaxique de la langue destinée à rendre impossible l'expression des idées potentiellement subversives et à éviter toute formulation de critique de l’État, l'objectif ultime étant d'aller jusqu'à empêcher l'« idée » même de cette critique1.

    Le mot novlangue est depuis passé dans l'usage au féminin par analogie avec langue, lorsqu'il désigne péjorativement un langage destiné à déformer une réalité, hors du contexte du roman".

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