Milieux aquatiques

Comment le Rhône aura reconquis son «bon potentiel écologique» en 40 ans

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Le plus puissant fleuve français a été "dompté" par les ingénieurs à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Depuis une vingtaine d’années, l’ingénierie écologique s’emploie à restaurer un fonctionnement aussi naturel que possible du fleuve, en redonnant du débit aux anciens bras morts, en restaurant les continuités piscicoles et en remobilisant les sédiments amassés dans son lit.

Trente ans pour revitaliser les eaux dormantes : c’est du retour de l’eau vive dans les bras secondaires du Rhône que dépendra la bonne santé écologique du fleuve. Le bon fonctionnement des milieux aquatiques y est programmé, à l’issue de trois décennies de travaux de renaturation, pour 2027. Soit l’ultime échéance envisagée par la directive cadre européenne sur l’eau (DCE) de 2000.

Le premier rendez-vous avec le « bon état écologique »(1) concerne les eaux de surface, qui doivent l’atteindre fin 2015. Cette date devrait être respectée pour 52 % des eaux superficielles européennes, selon une étude de l’Agence européenne de l’environnement de novembre 2012. Deux reports de délais sont prévus, en 2021 et 2027, pour des motifs liés à la « faisabilité technique », aux « conditions naturelles » ou à des « coûts disproportionnés ».

Vers un fonctionnement aussi naturel que possible

Lourdement aménagé au XIXe siècle pour la navigation (digues, épis qui ont concentré les sédiments) et au XXe pour l’irrigation et la production d’électricité (barrages, centrales, écluses qui ont capté l’essentiel du débit), le fleuve fait partie des « masses d’eaux fortement modifiées », selon la terminologie de la DCE. Celles-ci sont appelées à présenter, plutôt qu’un « bon état », un « bon potentiel écologique », soit les meilleures conditions possibles de fonctionnement des milieux aquatiques compte tenu des altérations physiques.

Canalisé, rétréci, dérivé pendant un siècle et demi, le Rhône fait l’objet de travaux de restauration physique depuis 1998. « Sur ce fleuve très aménagé, il s’agit d’aller vers un fonctionnement aussi naturel que possible », résume Stéphane Stroffek, chef du service méthodes, études et prospective de l’agence de l’eau Rhône Méditerranée et Corse.

Depuis 1995, l’établissement public a accordé plus de 150 aides financières aux études et travaux dans la restauration écologique du fleuve. En une vingtaine d’années, quelque 120 millions d’euros ont été investis, la Compagnie nationale du Rhône (CNR), aménageur historique du fleuve(2) étant le principal maître d’ouvrage et financeur des opérations. La moitié de ce montant a été engagée après 2009, le rythme des chantiers s’accélérant avec la mise en œuvre des « plans Rhône » successifs (2007-2013 et 2015-2020).

A petites touches, la géomorphologie du fleuve évolue, sous l’effet de trois familles de travaux visant à :

    1. Restituer du débit aux tronçons court-circuités du Rhône

Les centrales hydroélectriques de la Compagnie nationale du Rhône sont alimentées par un canal qui capte la majeure partie du débit du fleuve. Il existe 16 tronçons court-circuités, également appelés « Vieux-Rhône », couvrant 160 km sur les 522 que parcourt le fleuve côté français. L’eau y est devenue rare, les milieux naturels se sont asséchés, la faune et la flore se sont appauvries.

Pierre-Bénite (au sud de l’agglomération lyonnaise) est le premier site où a été augmenté, en aval de la centrale, le débit réservé(3). En 2000, ce débit-plancher est passé de 10 à 100 m3 par seconde. Cette accélération a permis la restauration de trois lônes, ces anciens méandres plus ou moins à sec, où l’eau est redevenue courante. L’opération a coûté 14 millions d’euros, financés à 40 % par la CNR, 40 % par l’agence de l’eau et 20 % par le syndicat mixte du Rhône, des îles et des lônes (Smiril).

Entre 2004 et 2006, des travaux similaires ont eu lieu sur trois tronçons du Haut-Rhône.

Début 2014, le débit sur le tronçon court-circuité de Péage de Roussillon (12km traversant l’Ardèche, l’Isère, la Drôme, la Loire) est passé de 10 à 20 m3/s (selon les périodes de l’année) à un régime compris entre 50 et 125 m3/s, soit 5 à 10 fois supérieur. Parallèlement, trois lônes ont été restaurées grâce à l’extraction de 20 000 m3 de sédiments.

Une quarantaine de tronçons court-circuités auront été restaurés à la fin 2015 (soit un linéaire d’environ 30 km), pour quelque 60 millions d’euros dépensés sur vingt ans. La remise en état d’une vingtaine de lônes est prévue d’ici 2020 ; un programme équivalent devrait être engagé entre 2020 et 2027.
Le plan Rhône 2015-2020 projette des travaux de restauration morphologique totalisant quelque 40 M€. « On imagine qu’au moins autant restera à faire sur la période 2021-2027 soit un total 80 à 100 M€ d’ici l’échéance fixée par la directive cadre », observe Patrice Pautrat, chargé d’intervention pour le fleuve Rhône à l’agence de l’eau.

La lône de l’Ilon avant et après restauration (en 2013 et 2014).

Avant... [Cliquer sur la photo pour l'agrandir]

Avant…

...Et après restauration. [Cliquer sur la photo pour l'agrandir]

…Et après restauration.

 

Le Vieux-Rhône de Péage-de-Roussillon et ses annexes fluviales (plus d’une dizaine de lônes) sont classés Natura 2000 ; le secteur abrite la réserve naturelle nationale de la Platière.

    2. Rétablir la continuité piscicole

Depuis 2007, l’agence de l’eau a soutenu financièrement des travaux ayant rendu franchissables 221 obstacles à la circulation des poissons.
Les barrages et les seuils réduisent la connectivité entre les différents milieux (fluvial, estuarien, marin) entre lesquels circulent les poissons migrateurs – l’anguille, l’alose et la lamproie étant particulièrement menacées.

A l’été 2012, ces espèces ont pu rejoindre le Gardon, premier affluent rencontré sur la remontée du Rhône, grâce à une passe à poissons conçue sur une succession de 11 bassins, mise en service à Comps (Gard). Quatre autres franchissements, réalisés entre 2002 et 2007, permettent de remonter le cours d’eau sur 14 km.

Depuis 2005, la centrale hydroélectrique de Beaucaire, la plus en aval sur le Rhône, accueille des passages à anguilles. 370 000 ont été comptabilisées en 2012.
De 1995 à 2014, environ 50 M€ ont été consacrés à la restauration des continuités piscicoles, qui fera encore l’objet de travaux sur un tiers des masses d’eau des Rhône court-circuités dans les prochaines années. Le plan Rhône 2015-2020 prévoit quelque 25 M€ pour les travaux de ce type sur une quinzaine de sites (notamment aux confluences avec le Lez et l’Isère). « D’ici 2027, on peut penser qu’un budget équivalent sera nécessaire », estime Patrice Pautrat, à l’agence Rhône Méditerranée et Corse.

    3. Remuer le fond du lit

A la fin du XIXe siècle, les aménagements conduits par l’ingénieur Girardon (digues, épis, casiers(4)) concentrent le passage des eaux dans le centre du fleuve, pour faciliter la navigation. Conséquence de la création de ce chenal principal : la perte de mobilité latérale du fleuve et un enfoncement généralisé de son lit, entraînant l’assèchement des bras secondaires.

La nouvelle gamme de travaux porte sur le démontage de ces ouvrages sur le Rhône court-circuité, qui ont piégé des matériaux (cailloux, sédiments) essentiels à la vie aquatique. A l’automne 2014, un tel chantier s’est ouvert à Serrières (Ardèche), sur le Vieux-Rhône de Péage-de-Roussillon. Les épis et la digue – parfois enfouis sous trois à cinq mètres de dépôts – sont démantelés et un chenal de mise en eau sera creusé sur 850 m pour créer une nouvelle dynamique fluviale. « Les prochaines crues feront bouger les sédiments – sans risque pour la sécurité des personnes et des biens, explique Patrice Pautrat. On redonne de la mobilité au fond du lit, devenu un milieu colmaté où les espèces ont du mal à vivre. »

Des travaux du même type sont en cours sur le Vieux Rhône de Montélimar (Drôme), avec enlèvement des épis Girardon pour réactiver la dynamique fluviale. Une autre opération sera menée, à partir de 2016, sur le plus long tronçon court-circuité du Rhône (29 km) entre Donzère (Drôme) et Mondragon (Vaucluse).

Résultat : les habitats restaurés sont à nouveau fréquentés

Après les travaux de renaturation – en particulier ceux conduisant à une augmentation du débit – la biodiversité est comme revigorée.

Autour de Pierre-Bénite (sud de l’agglomération lyonnaise), la proportion des poissons de grands fleuves (barbeau, ablette, hotu, spirlin) a triplé. En aval du barrage (où le débit réservé a été multiplié par dix), « on trouve aujourd’hui 44 % des poissons d’eau courante contre 15 % avant les travaux qui ont amené plus d’eau et plus de vitesse, signale Stéphane Stroffek, de l’agence de l’eau. Même tendance pour les invertébrés aquatiques. A l’inverse, on ne note pas d’évolution sur les secteurs où il n’y a pas eu de travaux. Jouer sur les habitats de la faune et de la flore conduit donc le Rhône à renouer avec des peuplements aquatiques diversifiés. Les travaux de restauration physique du fleuve ont clairement un impact positif. »

Signe de l’amélioration de la qualité de l’eau : en 2013, deux nouvelles espèces d’orchidées ont été découvertes sur l’île de la Table ronde (commune de Vernaison, Rhône), gérée par le Syndicat mixte du Rhône, des îles et des lônes (Smiril, dans le sud lyonnais). Et des traces de loutre, espèce quasi-disparue de Rhône-Alpes depuis les années 90, y étaient observées pour la deuxième fois en deux ans.

Un état général passé de « mauvais à moyen »

Comme le montrent les deux cartes ci-dessous (la première illustrant la situation en 1998, la deuxième en 2015), à l’échelle du fleuve, une amélioration globale est perceptible. En 1998, aucune masse d’eau n’était en bon potentiel écologique et 46 % en mauvais potentiel – correspondant à la situation la plus dégradée. Ce classement au plus bas de l’échelle ne concernera plus aucune masse d’eau fin 2015. La catégorie « médiocre » en rassemblera encore 24 % et le rang « moyen » concernera une grosse masse de 68 % des masses d’eau. Dans ce lot, figurent nombre de sites qui relevaient du « mauvais potentiel » avant travaux de renaturation.

A noter que deux masses d’eau (Alban- Sault Brenaz, dans l’Isère et l’Ain, et Avignon – Beaucaire, dans le Vaucluse et le Gard – soit 8 % de l’ensemble) passent d’un potentiel « moyen » à « bon » – et c’est une première. Cinq autres masses d’eau classées en potentiel « moyen » sont proches de basculer dans le « bon ».

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Source des cartes : « La restauration écologique du fleuve Rhône » [PDF], note du secrétariat technique du Sdage.

Vert intégral

En 2021, 50 % des masses d’eau devraient se situer en « bon potentiel », catégorie qui couvrira, en 2027, l’intégralité du fleuve, que les acteurs de la renaturation comptent alors avoir rendu « vivant ». « C’est jouable, nous sommes dans les clous », commente-t-on à l’agence de l’eau.

[cliquer sur la carte pour l'agrandir]

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« Pour passer à la carte de 2027, les collectivités devront être partenaires »

Patrice Pautrat, chargé d’intervention sur le fleuve Rhône à l’agence de l’eau Rhône Méditerranée et Corse

« Les collectivités riveraines du Rhône se sont historiquement regroupées en syndicats pour gérer le risque inondation, puis se sont intéressées à sa restauration écologique. Quand la Compagnie nationale du Rhône (CNR) a créé les aménagements hydroélectriques, nombre d’entre elles ont eu le sentiment qu’on leur avait « volé leur fleuve ». Ce fut notamment le cas à Vernaison (Rhône), où la centrale de Pierre-Bénite a été mise en service en 1966, et à Yenne (Isère) qui accueille la centrale de Belley depuis 1982.

A partir des années 1980 et 1990, des élus (notamment au Syndicat du Rhône, des îles et des lônes (Smiril), autour de Pierre-Bénite, et au Syndicat du Haut-Rhône, autour de Belley) ont joué un rôle déclencheur dans la reconquête des milieux aquatiques, très lourdement impactés par les ouvrages. Cette mobilisation n’avait rien d’évident, les collectivités considérant qu’il appartient à la CNR de restaurer les milieux dégradés.

Là où elles se sont impliquées, les collectivités ont parfaitement compris leur intérêt à animer les démarches : en faisant le lien avec la population, elles font correspondre les projets de restauration aux attentes locales – auxquelles la CNR a le souci de répondre. Dès lors que les travaux influent sur le paysage, le fonctionnement écologique du fleuve et de ses abords, il importe qu’ils fassent l’objet d’une concertation. Le partenariat avec les acteurs locaux est indispensable pour atteindre le bon potentiel écologique. Sans leur implication, cela ne marchera pas. Pour passer à la carte de 2027, la mobilisation devra s’étendre aux secteurs où la structuration des collectivités est embryonnaire (autour de Montélimar) ou inexistante. Nous incitons les collectivités à se regrouper pour accompagner les travaux, voire à en être maîtres d’ouvrage. »

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  • Arte diffuse « Le Rhône, la renaissance d’un fleuve », de Claude-Julie Parisot, le 23 janvier 2015 à 22h15.
Commentaires

1  |  réagir

26/01/2015 10h16 - momo

La participation des collectivités à la remise en état est indispensable; les directives européennes vont dans ce sens, mais voilà: ces collectivités à qui on demande de remettre en état les cours d’eau, sont bien souvent elles-même à l’origine du désordre ce, en ayant délivré des permis de construite falacieus qui ne respectent en rien des directives européennes, ni même les SDAGES….
Deux politiques françaises et antagoniques : L’une urbanistique et industrielle, l’autre protectrice des eaux et des cours d’eau, ont un seul et même décideur: les collectivités territoriales…..De plus ce sont elles qui financent aussi les mesures qualitatives et quantitatives des eaux dans les cours d’eau :pas étonnant donc que leur constat soit bon !!! Mais nous le savons, preuves en main: d’un coté les collectivités autorisent avec complaisance l’urbanisation et l’industrialisation du territoire ce, au mépris des règles communautaires élémentaires, et de l’autre coté elles utilisent nos impôts pour essayer de rétablir les désordres engendrés…. C’est un puis sans fond, un gouffre pour les finances publiques: quelle honte !
De surcroit cette stratégie politique, pour le moins désastreuse, a le mérite de maintenir un temps la population concernée dans un environnement perturbé, avec des eaux polluées dans les cours d’eau, tout ça pour économiser quelques euros en amont sur le coût global des travaux:: le jeux n’en vaut vraiment pas la chandelle !
Alors,
* A quand les mesures PREALABLES, intelligentes et OBLGATOIRES, qualitatives et quantitatives des eaux dans les cours d’eau ce, pour tout projet de construction qui impacterait l’environnement ou qui comporterait un rejet direct dans la nature de ses eaux usées ou de ses eaux industrielles ?
* A quand la création d’une législation pénale pour les responsables des désordres , que celle-ci soit européenne ou française ?

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