Déjà inscrit(e) ?

Mot de passe oublié ?

Identifiant et/ou mot de passe non valides

Nous n’avons pas reconnu votre email, veuillez indiquer un email valide, utilisé lors de la création de votre compte.

Un message avec vos codes d'accès vous a été envoyé par mail.

Pas encore inscrit(e) ?

Inscrivez-vous pour accéder aux services de LaGazette.fr et à la gestion de vos Newsletters et Alertes.

M'inscrire gratuitement
Club RH

Déjà inscrit(e) ?

Mot de passe oublié ?

Identifiant et/ou mot de passe non valides

Nous n’avons pas reconnu votre email, veuillez indiquer un email valide, utilisé lors de la création de votre compte.

Un message avec vos codes d'accès vous a été envoyé par mail.

Pas encore inscrit(e) ?

Inscrivez-vous pour accéder aux services de LaGazette.fr et à la gestion de vos Newsletters et Alertes.

M'inscrire gratuitement

icon Club RH

Statistiques et décision publique

Politiques publiques : “Le chiffre ne doit pas clore les débats, mais les ouvrir”

Publié le 17/11/2014 • Par Romain Mazon Sabine Blanc • dans : A la une, France, Toute l'actu RH

pression benchmarking
Flickr CC by Ricardo Camacho
Statistiques, open data, big data..., les données sont omniprésentes mais leur utilisation n'est pas autant interrogée que leur rôle grandissant dans l'action publique l'exigerait. Nous nous sommes entretenus avec la chercheuse Isabelle Bruno, qui a co-écrit deux ouvrages très accessibles sur le sujet, sur le benchmarking et le "statactivisme".

Cet article fait partie du dossier

MAP : moderniser pour économiser ?

« La fabuleuse richesse de nos chiffres n’a d’égal que la pauvreté des politiques que ceux-ci sont censés guider” : cette phrase cinglante de nos confrères d’Alternatives économiques pourrait résumer le point de vue d’Isabelle Bruno, chercheuse spécialisée dans l’utilisation des chiffres dans les politiques publiques.

Inspirée par les travaux d’Alain Desrosières, le père de la socio-histoire de la statistique, elle a co-écrit deux ouvrages qui forment un diptyque : Benchmarking. L’État sous pression statistique, critique, et Statactivisme, Comment lutter avec des nombres, qui entend apporter des solutions.

Alors que la data driven policy est portée au plus haut sommet de l’État comme un vecteur de modernisation de l’action publique et que l’innovation publique, graal rarement interrogée, est célébré par l’Etat cette semaine, il n’est pas inutile de revenir sur le benchmarking : il fut en effet introduit comme une méthode de management innovante, dans le privé et le public.

Ce dispositif d’évaluation comparative “consiste à repérer les organisations les plus performantes pour une activité donnée, prendre la plus performante comme modèle et essayer d’être aussi efficace, sinon plus qu’elle, selon un process d’amélioration en continu”, résume Isabelle Bruno. Et les collectivités territoriales n’y échappent pas, à l’image du nouvel objectif national d’évolution de la dépense locale.

Comment le benchmarking est-il passé de l’entreprise privée au secteur public ?

Cette méthode de management a été mise au point dans l’industrie états-unienne au tournant des années 1980, puis a été progressivement diffusée dans toutes les formes d’organisation sociale : monde associatif, services publics, travail social, administrations d’État et collectivités territoriales. Cette prolifération ne s’explique pas par une supposée efficacité, mais par les efforts de promotion accomplis par un certain nombre d’acteurs qui se sont fait « entrepreneurs de benchmarking » (anciens ingénieurs ou managers devenus consultants, anciens PDG nommés à des postes de pouvoir dans des ministères, experts internationaux en New Public Management, membres de think tanks, etc.) et ont présenté cette technique comme un levier de compétitivité prétendue utile dans toutes les organisations, y compris l’État et son administration publique.

Dès lors que les « organisations étatiques » et leurs territoires sont présumés être en compétition avec leurs homologues dans une « guerre économique » perpétuelle, ils se doivent en effet de prouver leurs performances pour être jugés compétitifs, c’est-à-dire attractifs aux yeux des investisseurs (capital financier) et des « cerveaux (« capital humain). Il en va de même aux autres échelons de l’action publique, où le « marketing territorial » est mobilisé dans cette logique.

En effet, il n’y a pas de performance en soi, il n’y a que des preuves de performance. Ce sont ces preuves que le benchmarking apporte en mesurant et comparant les scores enregistrés dans une compétition tenue pour universelle.
En quantifiant et classant les performances des hôpitaux, des universités, des villes, des régions, des États eux-mêmes, le benchmarking donne à voir leur grandeur compétitive, c’est-à-dire leur capacité à se hisser en tête des palmarès ou, à l’inverse, leurs contre-performances. De mauvais classements servent alors d’argument d’autorité pour stigmatiser ceux qui font figure de lanterne rouge et faire pression sur leurs responsables pour les inciter à mettre en œuvre certaines réformes jugées favorables à la compétitivité (« assainir les finances », « réduire les charges », aménager un « environnement propice à l’entrepreneuriat », etc.).

Pour revenir à votre question, et à la propagation du benchmarking à travers le monde, une enquête généalogique nous a permis d’identifier les acteurs qui ont jeté des passerelles des États-Unis vers l’Europe, et du monde de la gestion privée vers celui de l’administration publique.
Citons notamment l’Organisation pour la coopération et le développement économiques (OCDE) qui a produit de nombreux rapports visant à inciter ses pays membres à adopter le benchmarking dans un souci de compétitivité. Ces rapports insistaient sur le caractère révolutionnaire d’une telle technique qui permettrait aux administrations étatiques  de « se moderniser » en adoptant un management par objectifs, équipé d’indicateurs de performance et de cibles chiffrées. L’OCDE elle-même a rendu possible la généralisation d’une telle pratique, parmi ses membres et dans la plupart des secteurs de politiques publiques, en produisant des statistiques comparables au niveau international.

L’UE a aussi joué un grand rôle, en créant des groupes de travail chargés d’élaborer des recommandations destinées à inciter les États membres à mettre en place des politiques de compétitivité économique et d’attractivité territoriale en ayant recours au benchmarking. Des séminaires réunissant de hauts fonctionnaires nationaux et européens, des économistes spécialistes de ces enjeux, et des capitaines d’industrie rodés aux procédés du benchmarking, ont été organisés à l’initiative conjointe de la Commission européenne et de groupes patronaux, tels que la Table ronde des industriels européens (ERT).

Enfin, si le benchmarking a pu être à ce point généralisé, c’est parce qu’il a donné lieu à un travail de rationalisation qui le présente comme une technique de bon sens, une méthode pragmatique, souple, non contraignante, au service d’une finalité supposée universelle : la compétitivité. Les théoriciens du benchmarking en ont fait une méthode de management, à travers des ouvrages, des manuels, des modes d’emploi, etc., mais ils n’imposent pas un mode d’emploi unique.

Le benchmarking est présenté comme un principe simple, « aussi vieux que le monde », celui consistant à regarder ce que font les autres pour s’améliorer en permanence en s’inspirant des « meilleures pratiques ». Qui est contre l’amélioration de ses pratiques ? Qui souhaite être contre-performant ? Qui refuse d’apprendre des autres ? Ceux qui résistent au changement.
Aller contre le benchmarking, ce serait s’opposer au progrès. Tel est en substance le raisonnement développé dans les ouvrages sur le sujet, dont les premiers ont été des best-sellers faisant du benchmarking une « success story ». Mais derrière ce récit enchanté, on peut repérer des résistances, des rapports de force, des enjeux de pouvoir.

robot

Flickr CC by nd VoiceWaves

Dans quelle mesure peut-on qualifier ces raisonnements de libéraux, voire néolibéraux?

Le libéralisme, c’est une pensée politique qui prône le retrait de l’État hors de l’économie. L’utopie libérale, forgée à la fin du XVIIIe siècle et traduite en mesures politiques tout au long du siècle suivant, croit en un marché autorégulateur jetant les bases d’une société harmonieuse. Toute intervention de la puissance publique est conçue comme un élément perturbateur. Seul le laisser-faire, s’en remettant à la loi de l’offre et de la demande, est censé garantir un équilibre vertueux.

Le néolibéralisme, c’est différent. Il prend acte du double échec de l’utopie libérale qui a conduit à la crise économique de 1929 et aux totalitarismes politiques de l’entre-deux-guerres. La pensée néolibérale n’est pas un anti-étatisme : elle préconise un interventionnisme étatique, non pas sur le mode keynésien contre lequel elle se développe, mais à d’autres fins, par d’autres moyens.
Les néolibéraux confient à l’État le soin d’aménager et d’entretenir des conditions cadres favorable à l’essor marchand. Il incombe aux pouvoirs publics d’établir et garantir un environnement – juridique, réglementaire, fiscal, social, et même culturel – propice aux activités entrepreneuriales, aux acteurs industriels et financiers. Songez, par exemple, aux politiques d’entreprise, de simplification administrative ; aux politiques d’éducation orientée vers l’ « employabilité », la « professionnalisation », l’inculcation de « l’esprit d’entreprise » ; à toutes les politiques d’incitations fiscales ; etc.

Dans cette perspective, l’État ne doit certes pas contraindre les acteurs économiques à faire certaines choses, mais plutôt aménager les conditions considérées comme nécessaires à leur succès. L’art de gouverner néolibéral, selon Michel Foucault, « consomme la liberté » des gouvernés. Il fait faire, il n’entrave pas.

Si le benchmarking est une technologie de gouvernement qu’on peut qualifier de néolibérale, c’est qu’elle n’est pas contraignante, elle est incitative. Elle consiste à fixer des objectifs et à renseigner les acteurs sur les pratiques les plus performantes pour les atteindre. Ce faisant, elle donne forme à ces pratiques.

Le benchmarking est censé fonctionner à l’émulation, la participation, la responsabilisation, et produire une « amélioration continue » de la qualité dans l’intérêt de tous. Mais sous ces mots d’ordre, qui vantent par ailleurs son objectivité quasi scientifique, nous avons montré que sa fonction principale est tout autre : le benchmarking agit plutôt pour désamorcer toute velléité de contestation en administrant la preuve qu’on peut mieux faire. Il dépolitise les négociations en naturalisant et en neutralisant les enjeux. Bref, il permet à ceux qui s’en servent d’exercer un pouvoir consenti, c’est-à-dire une domination. Il sert à obtenir l’assentiment des dominés.

Vous critiquez la place qu’il a prise. En quoi est-il inadapté au secteur public ?

Ce que nous avons voulu montrer dans le livre, c’est que le benchmarking n’est pas neutre politiquement, en ce qu’il équipe une mise en compétition généralisée à travers l’injonction de compétitivité dont il est la mesure. Autrement dit, il organise les relations sociales suivant le principe concurrentiel. Ce principe, traditionnellement associé à l’organisation des marchés, des échanges, pénètre ainsi la sphère du travail pour organiser la production elle-même.

Cette pénétration de la concurrence dans le monde du travail produit des effets délétères sur les rapports sociaux comme sur le bien-être des travailleur-se-s. Et ce dans les entreprises privées comme dans les organisations de service public, les administrations d’État ou les collectivités territoriales.

Le benchmarking n’est pas non plus neutre socialement. Il creuse les inégalités de traitement entre une élite managériale et la masse de celles et ceux qu’elle soumet continûment à ses dispositifs d’évaluation et de classement. La pression ainsi exercée sur la grande majorité des fonctionnaires comme des employés du secteur privé cause des souffrances sociales de moins en moins invisibles.
La logique d’individualisation à tous crins rend extrêmement complexe l’action collective et brise les solidarités. On se contente alors, isolément, de tricher avec les chiffres ou l’on s’arrange avec l’éthique professionnelle, ce qui engendre une perte de sens complet du service public.

L’emprise de cette technique gestionnaire se traduit par des formes de violence, aussi bien symbolique que physique. Dans tous les domaines d’activité, la « culture du résultat », la « politique du chiffre », l’exhortation permanente à faire la preuve de sa performance, ça fait des victimes, au sens figuré comme au sens propre. Songez à la souffrance au travail de plus en plus frappante partout, ou pis, aux vagues de suicides chez Orange ou dans la police.

Comme on l’écrit en conclusion : « Le benchmarking promettait aux agents des conditions de travail plus efficaces… Et qu’offre-t-il en fait ? Le règne du surrégime ».

Reste-t-il quelque chose à sauver du benchmarking appliqué au secteur public ?

Ceux qui cherchent à mettre en avant les aspects positifs de cette méthode la présentent comme une démarche qui permet de mieux connaître son environnement et le fonctionnement des autres. Benchmarking serait synonyme d’ouverture sur les autres, d’apprentissage mutuel, d’amélioration continue. En réalité, le benchmarking ouvre aux autres pour être en mesure de les dépasser, ce n’est pas du partage. L’autre est toujours d’abord un compétiteur qui affiche un score dont vous devez viser le dépassement.

Quant aux discours sur l’autonomie gagnée par les agents, « mis en responsabilité », on observe dans les faits une centralisation du pouvoir encore plus poussée ; une bureaucratisation nourrie par tous les dispositifs d’(auto)évaluation, de reporting, de financements par projet ; une surcharge de travail résultant des coupes budgétaires et de la baisse des effectifs, sans évoquer le gel des salaires. En tant que technique de gestion des ressources humaines, le benchmarking fait beaucoup de dégâts dans le privé comme dans le public.

Quels seraient les grands principes d’une bonne évaluation des politiques publiques ?

Ce n’est pas aux chercheurs en sciences sociales, y compris en science politique, de dire ce qu’il faut faire, de dégager les critères d’une bonne évaluation. Le principe même de l’évaluation des politiques publiques est discutable. En démocratie, n’est-ce pas aux citoyens, voire à leurs représentants, d’apprécier la valeur des politiques engagées ? Qu’est-ce qui justifie qu’un tel travail de valorisation soit soustrait de la sphère politique et confié à des « experts », à des consultants chèrement rémunérés ?

Si on admet le principe de l’évaluation – lequel s’impose aujourd’hui avec la force de l’évidence alors que l’histoire de l’évaluation des politiques publiques est celle d’une succession d’échecs – il reste à convenir des méthodes, des critères, des « évaluateurs ». Ces méthodes, critères, évaluateurs, doivent être soumis à un débat contradictoire. Ils n’ont rien d’indiscutable.
Ce n’est pas parce qu’elles mobilisent des indicateurs statistiques, que les opérations d’évaluation seraient scientifiques. Elles ne soulèvent pas des questions de vérité, mais des questions éminemment politiques de projet de société, de choix de finalité, d’exercice du pouvoir.

Le développement des outils de traitement des statistiques, le big data, laisse à penser qu’on peut tout observer le plus justement possible. Êtes-vous d’accord avec cette tendance ?

Comme vous savez, les données ne sont pas données, elles ne tombent pas du ciel, on ne les trouve pas dans la nature, on les construit. Les travaux d’Alain Desrosières ont montré que l’activité de quantification qui produit des données chiffrées (statistiques comptables, économétriques, etc.) est une activité de mesure certes, mais surtout de convention. Les statistiques sont éminemment politiques.
La statistique est un savoir d’État qui a toujours servi aux responsables politiques d’outils de preuve et d’outils de gouvernement. Elles constituent de puissants arguments d’autorité, qui désamorcent toute discussion si elles sont employées comme instrument de domination.

Mais elles peuvent aussi servir d’outils de débat et de participation citoyenne.

L’open data, en permettant à tout un chacun de se saisir des données publiques, peut-il être un contre-pouvoir à ceux qui font parler les données, et particulièrement les pouvoirs publics ou les gouvernement ?

C’est bien de rendre disponibles les données et d’assurer leur transparence, mais il faut aussi assurer en amont la formation de tout un chacun. Les tableaux de chiffres et les sources de données, tout comme les sondages d’ailleurs, restent actuellement difficile à déchiffrer car ce n’est pas enseigné. Ce manque de formation des citoyens, et plus particulièrement des militants, des élus, des journalistes, pose un problème démocratique. La mystification est facile et on fait alors dire n’importe quoi aux chiffres. Les chiffres ne parlent jamais d’eux mêmes.

Comment donner “l’arme de la donnée” à ceux qui la subissent ?

Une façon de procéder est de les impliquer dans la fabrication des « données probantes » (evidence en anglais) qui, une fois produites, une fois durcies comme des faits indiscutables, servent à les faire taire. Au contraire, en  travaillant collectivement à la coproduction des données, celles-ci peuvent servir de levier d’émancipation. Elles ne fonctionnent plus comme des boîtes noires, mais comme des lieux politiques.
On peut citer le cas étudié par Francis Chateauraynaud et Josquin Debaz des “capteurs citoyens”, qui illustrent une forme de militantisme intéressante, fondée sur une capacité autoconstituée de contre-expertise. Elle met en question les savoirs scientifiques et leur confiscation par des professionnels.

Un autre exemple est le « statactivisme », désignant les expériences de militantisme ayant recours aux statistiques comme moyen de lutter contre des situations injustes ou pour la reconnaissance de droits à des collectifs. L’économiste Florence Jany-Catrice a par exemple travaillé sur les mesures alternatives de la richesse, expérimentées en Pays-de-la-Loire ou dans le Nord-Pas-de-Calais.

Comment les statistiques, et les données, peuvent-elles réellement servir à construire les politiques publiques ? Croyez-vous en la « data driven policy » ?

Toute politique s’appuie sur des données. La question est de savoir dans quelle mesure les gouvernants maîtrisent leurs significations et leurs effets. Les données sont des produits faisant intervenir des conventions, des principes de vision et de division du monde social, des conceptions différentes de ce que ça veut dire « gouverner », « décider », « représenter ».

Il serait aberrant de vouloir se passer des chiffres, car ils permettent de donner à voir des choses, mais il faut toujours s’interroger sur les conventions qui ont présidé à leur  construction. Le chiffre ne doit pas servir d’argument d’autorité pour clore la discussion, il doit servir au contraire de levier pour ouvrir un débat démocratique, donc contradictoire.

Les données chiffrées ne doivent pas épuiser les informations et connaissances sur un sujet. On ne peut pas fonder une politique de lutte contre la pauvreté uniquement en s’appuyant sur un taux, ni même sur une batterie d’indicateurs quantitatifs.
Pour saisir les réalités sociales, qui sont éminemment multidimensionnelles, d’autres savoirs que les sciences économiques, gestionnaires ou statistiques doivent être convoqués par les responsables politiques. Je pense à des données plus littéraires, sous forme de récits, de témoignages, plus artistiques aussi.

Les fonctionnaires et élus amenés à se servir de ces données sont-ils assez formés à leur utilisation ?

Les statisticiens sont très réflexifs quant à leurs propres pratiques de quantification. Ils manient toujours leurs données en prenant de nombreuses précautions méthodologiques. Les commanditaires politiques de ces chiffres ne sont pas aussi vigilants. Les professionnels de la politique sont très peu formés et très peu prudents, d’ou des usages souvent peu avisés.
Le politiste Raphaël Cos a par exemple documenté l’usage des chiffres de la délinquance par les responsables du PS. Ils  manipulent ces outils sans avoir les outils intellectuels pour le faire correctement. Du coup, ils les instrumentalisent ou en font un usage non contrôlé.

Il ne faut pas un bac + 15 pour comprendre que l’état 4001 mesure l’activité de la police et non la délinquance…

Effectivement… mais il ne faut pas y voir que de la  malhonnêteté intellectuelle. Il faut prendre en considération la question du temps. La médiatisation de la vie politique impose une temporalité qui ne se prête pas à la réflexion, ce qui est très préjudiciable à la qualité des échanges politiques. Le registre de l’urgence, de la nécessité, de « la crise » s’accommode bien d’un chiffre appauvri.

Le chercheur Theodore Porter montre bien dans Trust in numbers pourquoi le chiffre fait autant recette, pourquoi nous sommes aussi disposés à croire ce qu’il nous raconte. Il « encapsule » une information concise qui nous fait gagner du temps, dans une période où tout le monde se plaint de ne plus avoir le temps de lire. Faute de prendre le temps du débat, de la négociation, de la participation, la confiance est reportée sur le chiffre supposé objectif tandis que la défiance s’installe dans les relations sociales.

La médiation technique des données chiffrées, des benchmarks, s’interpose entre les gouvernants et les gouvernés. Certains y voient un heureux tampon apaisant la lutte des classes, d’autres une façon pernicieuse de la désamorcer en dépolitisant les enjeux de distribution des pouvoirs et des richesses. Dans un contexte d’explosion des inégalités, le politique ne peut que resurgir et il n’est pas à exclure qu’à force d’étouffer son expression publique, il ressurgisse sous une forme non canalisée, voire violente.

Références

Cet article est en relation avec les dossiers

Cet article fait partie du Dossier

MAP : moderniser pour économiser ?

Sommaire du dossier

  1. Quel avenir pour les services déconcentrés de l’Etat ?
  2. [Frise interactive] Deux siècles de réforme de l’Etat
  3. L’Etat choisit ses capitales régionales, et redéploie ses services dans les territoires
  4. Etat en régions : les élus locaux limitent la casse
  5. L’avenir de l’action publique : de l’attention, en attendant l’action
  6. L’Etat start-up n’est-il qu’un slogan ?
  7. SGMAP et collectivités locales remettent la démat’ en ordre de bataille
  8. La MAP économise au moins autant qu’elle innove
  9. L’État plate-forme, vraie source de services publics innovants ou cache-misère ?
  10. Politiques publiques : “Le chiffre ne doit pas clore les débats, mais les ouvrir”
  11. « La MAP ne se résume pas à l’effort d’économies, pas davantage que les économies ne se résument à la MAP »
  12. MAP : dans les collectivités, des idées mais peu de moyens
  13. Modernisation de l’Etat : contre le cost killing, innover, expérimenter
  14. Modernisation de l’action publique : la gouvernance par la donnée, une vieille nouveauté
  15. Le data scientist, oiseau en voie d’apparition dans la fonction publique
  16. Dessine-moi des data scientists
  17. La mutuelle de données de Lyon met les cartes du territoire en partage
  18. L’eldorado de la politique publique juste et rationnelle
  19. Pour Nicolas Matyjasik, « les sciences sociales permettent d’éclairer le décideur politique »
  20. Simplification administrative : un train de mesures avec quelques vieux wagons
  21. Gouvernance par la donnée, année zéro
  22. A Bercy, l’Etat s’interroge sur… la modernisation de l’Etat
  23. Le 4ème Cimap mise sur des économies liées à des « mutualisations dans le bloc communal »
  24. Malaise dans les services déconcentrés de l’Etat à la veille du 4ème Cimap
  25. 3ème Cimap et collectivités territoriales : ce qu’il faut retenir
  26. 2ème CIMAP : amélioration de l’administration déconcentrée et gel des normes
  27. La modernisation de l’action publique se veut moins brutale que la RGPP
  28. Terra Nova dénonce une MAP pervertie
3 Réagir à cet article

Nos offres d'emploi

Plus de 1000 offres d'emploi !

TOUTES LES OFFRES D'EMPLOI

Aujourd'hui sur le Club RH

Nos services

Prépa concours

CAP

Évènements

Gazette

Formations

Gazette

Commentaires

Politiques publiques : “Le chiffre ne doit pas clore les débats, mais les ouvrir”

Votre e-mail ne sera pas publié

CBF

15/11/2014 03h35

L’auteure gagnerait à s’immerger dans la réalité des administrations centrales et territoriales et à sérieusement étudier les approches qu’elle dénonce avant de composer un article qui mélange benchmark, open data, évaluation des politiques publiques et encore marketing territorial, exempt de fond et ignorant visiblement tout de ces démarches, et qui aboutit à un magma idéologique assez inutile.

MB

17/11/2014 09h44

@CBF L’idée à retenir est que les chiffres, sous couvert d’objectivité, sont à relativiser : pourquoi ce critère plutôt qu’un autre ? Pourquoi ne pas croiser plusieurs chiffres pour aller au plus fin dans l’analyse ?
Les données ne sont pas une fin en soi, elles sont un moyen de débat, de discussion sur un problème donné. Il faut réfléchir sur leur pertinence. Le gros problème, c’est que plus personne n’a de temps pour ça.

AB

19/11/2014 09h35

En effet, c’est la manière dont on construit les chiffres, d’une part, et dont on les interprète, d’autre part, qui importe. On peut en profiter pour signaler l’émergence de méthodes intéressantes en la matière dans le domaine culturel, en particulier dans le secteur des musiques actuelles : l’observation participative et partagée, portée par un certain nombre de réseaux et de fédérations. Le principe repose notamment sur le fait que le chiffre est produit par un acteur (public, associatif), qui va participer à son analyse et se l’approprier, en définitive, dans son usage stratégique. L’observation fait alors œuvre de pédagogie.

Commenter
Club RH

Déjà inscrit(e) ?

Mot de passe oublié ?

Identifiant et/ou mot de passe non valides

Nous n’avons pas reconnu votre email, veuillez indiquer un email valide, utilisé lors de la création de votre compte.

Un message avec vos codes d'accès vous a été envoyé par mail.

Pas encore inscrit(e) ?

Inscrivez-vous pour accéder aux services de LaGazette.fr et à la gestion de vos Newsletters et Alertes.

M'inscrire gratuitement
 
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour vous proposer des services et offres adaptés à vos centres d'intérêt. OK En savoir plus X