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Démocratie

[Opinion] L’open data « a enfin laissé derrière lui les cheerleaders de tout ce qui est nouveau »

Publié le 04/06/2014 • Par Auteur associé • dans : France, Opinions, Régions

collectif Open Data Rennes

Association loi 1901, qui "rassemble des habitants intéressés par l’ouverture des données publiques, la visualisation de données, l’open government"

Cela n’aura échappé à personne : nous sortons des élections municipales avec des changements de maires pour certaines municipalités de Rennes métropole. Concernant Rennes même, l’équipe semble être dans la continuité de la précédente, et il nous faut désormais attendre le changement de pilotage de la métropole courant avril.

De tous ces mouvements, qu’est-ce que l’open data peut attendre ?

Un peu d’histoire…

Même si les avis divergent sur le vrai point de départ de l’open data à Rennes, il semblerait que tout se soit passé début 2010. Si l’on regarde du côté des anglo-saxons, nous n’étions alors pas en retard, plutôt le contraire. Comme quoi, Rennes peut effectivement sentir un mouvement innovant et y investir sans tergiverser : bravo à l’équipe qui a porté le projet à l’époque !

Au printemps 2010, Rennes sortait son portail de données ouvertes et, dans le même temps, Keolis (la société ayant la délégation de service concernant les transports en commun de Rennes métropole) sortait aussi son portail. À l’automne de la même année, la métropole lançait son concours d’applications et organisait une conférence internationale autour du sujet des données publiques.

Bref, en l’espace d’une année, Rennes métropole installait l’open data dans le paysage de la démocratie locale, tout en se positionnant sur le terrain de l’innovation numérique et sociale et, par la même occasion, lançait l’open data en France.

Le concours passé, une deuxième phase s’installa : celle de la discussion entre Rennes métropole et les développeurs d’applications. Cette étape fut riche en rencontres et discussions. Néanmoins, force est de constater que la production, en termes d’applications concrètes et pertinentes pour les usagers, n’a pas été au rendez-vous.

Finalement, c’est en 2012 (un an plus tard) que le collectif Open-Data Rennes a été créé sous l’impulsion de Léa avec pour objectif de fédérer la communauté de réutilisateurs de données et de tenter d’animer le territoire autour de l’open data.

Où en sommes-nous ?

Quatre ans plus tard, où en sommes-nous sur le sujet de l’open data à Rennes métropole ? Objectivement, pas beaucoup plus loin qu’en fin 2011. Le mouvement rennais s’est graduellement calmé pour finalement pratiquement s’arrêter. Question légitime : pourquoi ?

S’il serait malheureux de pointer telle ou telle direction pour redémarrer, tentons d’abord de brosser un portrait lucide du mouvement.

Une politique publique nationale longue à décanter

Etalab, la mission gouvernementale chargée de l’ouverture des données publiques à l’échelon national, a vu le jour en 2011, un délai raisonnable. Mais, dans un premier temps, il s’agissait surtout de poser cette première pierre fondatrice de l’open data à un niveau étatique. Le vrai travail de fond d’Etalab a pris encore deux ans, avec la nouvelle mouture du portail, plus riche et plus fonctionnel ; ainsi qu’avec le traitement de sujets plus complexes et sensibles, comme ceux de la santé.

Pendant le même temps, un ensemble d’acteurs territoriaux se sont associés afin de mutualiser les discours et coordonner les efforts. Ils ont officialisé leur statuts en 2013 au sein de l’association Open Data France. A priori, cet effort n’est pas là pour créer un rapport de force avec la mission Etalab, mais plutôt pour la compléter par un retour local mieux organisé.

Ces structures sont fondatrices et structurantes mais, dans la temporalité de l’Internet et du numérique, elles ont été longues à décanter, et leur apport concret n’est pas toujours évident à mesurer.

Surprise (ou non ?), ces structures reproduisent le schéma administratif classique : un échelon national, des échelons locaux, et une certaine opacité. On assiste encore à une approche centralisée, où l’administration ne s’appuie pas sur les citoyens mais continue de rester dans son entre-soi.

Pour l’exemple, il suffit de regarder la liste des membres d’Open Data France : seuls LiberTIC et la Fing représentent la société civile, mais sans droit d’éligibilité au CA.

Soyons positifs malgré tout : la coordination de la mission Etalab avec les collectivités territoriales est essentielle à la construction d’une politique d’ouverture des données publiques réussie ; et la démarche de concertation faite sur le terrain avec les acteurs de l’open data français, à l’occasion de la refonte du portail data.gouv.fr a été très appréciée – le résultat n’est d’ailleurs pas décevant !

Une politique locale brouillonne et sans moyens

Rennes métropole soutient l’open data depuis début 2010, et ne l’a jamais retiré de ses programmes. Malgré cela, il est difficile d’y voir clair dans la politique publique mise en œuvre. Alors que la métropole organisait des rencontres autour de différents sujets de l’open data durant les deux premières années, les choses semblent stagner depuis : quelques sorties de données intéressantes (temps réel des transports en commun, agenda des événements culturels, etc.), mais il ne semble toujours pas exister de ligne précise quant au développement des données ouvertes, ou quant à un calendrier public sur lequel travailler.

Bref, quel est le canevas d’ouverture des données publiques de la métropole ? Nul ne semble vraiment le savoir, ou du moins, ce n’est pas une donnée publique. Autre question : quels sont les moyens mis en œuvre ?

À Rennes métropole, aucun poste n’a été semble-t-il créé pour s’occuper du rôle de data scientist (un urbaniste de la donnée pourrait-on dire). Ironiquement, le budget alloué à l’open data n’apparaît pas dans les données budgétaires (ouvertes) de la métropole. Faute de moyens, les données culturelles sont liées à un partenariat avec Infolocale, où l’ouverture reste toujours la grande absente pour les réutilisateurs (et est-ce vraiment de l’open data ?).

Alors que faire ?

Nous pouvons espérer que la nouvelle équipe saura comprendre l’importance de l’ouverture des données publiques et mettra les moyens derrière le discours. Aujourd’hui, le dossier open data dépend de la communication et de l’événementiel (tout un symbole), plutôt que du développement territorial ou de la coordination générale des services – ce qui serait sans doute plus sa place. Les récentes élections seront peut-être l’occasion de changer cela ?

Une attente trop forte ?

Il existe plusieurs stimuli derrière l’ouverture des données publiques :

  • Démocratique : Ouvrir la porte sur l’information publique à la citoyenneté. Un objectif de transparence défendu, par exemple, par l’association Regards Citoyens et plusieurs partis politiques dans plusieurs villes aux dernières élections.
  • Économique : La donnée brute peut-être transformée et corrélée pour devenir information avec une valeur économique intéressante.
  • Juridico-légal : Moyen de contrôle de décision publique (une ZAC respecte-t-elle par exemple certains critères d’urbanisme ?)

Les attentes furent fortes et comme souvent, sur ce qui touche au numérique, la loupe que l’Internet pose sur un sujet peut parfois déformer la réalité. En l’occurrence, le discours de révolution opéré par l’ouverture des données était, au mieux optimiste, au pire totalement hors de proportion. La révolution n’est pas dans l’open data. Il semblerait que le réveil ait été rude. L’open data porte en lui tout ce qu’il faut pour devenir essentiel à l’économie ainsi que comme agent d’une démocratie moins crainte, mais le retour sur investissement ne sera peut-être pas aussi simple à détourer.

Par ailleurs, l’open data ne reste qu’un moyen de communication : partout en France, les données ouvertes sont choisies avec soin. La création d’une politique volontariste visant à normaliser les jeux de données ou à travailler à plusieurs pour proposer des contenus de qualité égale entre producteurs n’est que très récente, en plus d’être rare. Cela serait pourtant le bon moyen pour tirer l’open data administratif de son marasme actuel : « S’il n’y a pas de réutilisation, pourquoi ouvrir des données ? » entend-t-on dans les couloirs. Tout simplement parce que les données ne sont pas d’une qualité suffisante, unifiées ou d’un intérêt invitant à les exploiter ? L’initiative en cours autour des données culturelles de Rennes Métropole est très intéressante à suivre, car menée avec une politique volontariste, destinée à unifier les données ; et il faut encourager ces approches, qui apportent un changement positif aussi pour les agents du service public.

Une communauté segmentée

L’open data, comme bien des mouvements liés au libre, est fortement porté par des acteurs de la société civile. Il ne s’agit pas toujours de militantisme, mais plutôt d’actes politiques, au sens originel « d’agir dans la vie de la société ».

Mais, peut-on parler d’une communauté ? Probablement pas. C’est une force mais aussi une limitation. Un atout car il n’existe pas de guerres intestines, pas de volonté de contrôle par une personne, avec un agenda personnel. Les mouvements citoyens sur le sujet sont donc plutôt constructeurs et de bonne volonté. Mais de part leur segmentation, ils n’ont finalement qu’une capacité limitée pour activer les bon leviers.

C’est tout le paradoxe de l’open data, mouvement qui prône la transparence et l’ouverture démocratique, mais qui se réalise de manière très classique par des acteurs territoriaux et nationaux retombant rapidement dans le « nous possédons l’information, nous vous la distribuerons à notre bon vouloir ». Finalement, la société civile en revient donc souvent à des rapports de forces plutôt qu’à une collégialité sur le fond. Par ailleurs, l’absence de coordination nationale pour les collectifs et associations manque encore aujourd’hui.

La donnée est technique, le citoyen ne l’est pas

Une erreur frappante quand il s’agit d’open data est à quel point le discours reste technique. Après une longue période autour des licences, le sujet a pu enfin se porter sur la donnée elle-même. Malheureusement, il semblerait que nous ne réussissions pas sur Rennes à dépasser ce cadre.

Pourtant, dans le même temps, il existe une volonté et une attente d’appropriation par le citoyen des données publiques. Or la donnée est un sujet hautement technique, dont le citoyen ne peut pas faire grand chose, sauf à être expert ou amateur éclairé sur le domaine – cela se ressent aussi au sein de l’association. La réconciliation entre la valeur finale portée par une donnée et l’usager est encore à proposer.

Ne serait-il pas pertinent que Rennes discute désormais d’usages qui pourraient, peut-être, trouver une réponse partielle dans la donnée publique ? L’usage déterminerait alors les données à ouvrir, inversant le processus actuel.

À qui parler ? Comment communiquer ? La démocratie participative à l’épreuve…

L’open data stimule l’échange entre les acteurs publics et la société civile. Il semble néanmoins que les premiers n’aient pas encore ni les outils ni la culture adéquate – du moins pas de manière institutionnalisée.

Par exemple sur Rennes, nous nous retrouvons avec un forum pratiquement délaissé, et aucun canal officiel pour proposer l’accès à un jeu de donnée. Le dialogue existe mais sur un fil ténu. Il repose sur la bonne volonté de personnes au sein de l’organisme public (qui sont plusieurs à Rennes heureusement). Mais là encore, puisque la métropole n’a aucune politique ni aucun budget alloués sur le sujet, tout ceci est fragile.

Un collectif dispersé

Notre association est constituée d’une poignée de membres seulement, et l’activité général est très fluctuante. Nous avons eu une saison 2012/2013 riche, mais depuis la rentrée 2013 le collectif n’a pas réussi ni à lancer ni à porter beaucoup de sujets. Nous ne souhaitons pas forcément mener un projet complet, ni nous positionner comme fournisseur de services : nous avons fait le choix de nous positionner sur l’animation, la médiation et le dialogue. Parfois, nous créons un prototype, mais il ne sert qu’à porter une discussion avec différents acteurs. Nous ne souhaitons pas nous substituer ni pallier à l’absence de ce qui doit être une volonté politique des acteurs publics : nous n’en avons ni les moyens, ni la légitimité.

Ainsi, nous n’avons pas un projet clairement défini, et les efforts de chacun sont dilués dans le temps. Ajoutez à cela un manque de temps et une sensation de ne pas savoir comment interagir efficacement avec la métropole, et cela résulte dans une motivation en berne.

Un second souffle pour l’open data rennais

Le tableau dressé n’est guère enthousiasmant et nous ne souhaitons pas tirer sur l’ambulance. L’open data est un mouvement de fond qui a enfin laissé derrière lui les cheerleaders de tout ce qui est nouveau. Nous sommes entrés dans une phase qui va être longue, mais beaucoup plus constructive et productive sur le long terme.

Il est plus que temps que les acteurs de l’open data se retrouvent, et proposent une stratégie et une gouvernance au niveau local de la donnée publique. Il existe plusieurs axes que le collectif estime envisageables :

  • Débloquer un budget et identifier un vrai rôle autour de ce sujet
  • Proposer une politique structurée au niveau métropolitain, avec les moyens d’une mise en œuvre
  • Améliorer le canal de communication entre services, mais aussi vers la société civile
  • Ouvrir la collaboration avec les autres collectivités (Nantes, Brest, Lorient… ) ainsi que la région
  • Proposer un portail plus participatif comme le fait Etalab. Intégrer la communauté dans l’élaboration du cahier des charges de ce nouveau portail
  • Envisager le soutien d’efforts de crowd-sourcing
  • Engager les communautés numériques pour apporter le regard d’usages innovants

Le collectif espère une confirmation de l’engagement de Rennes métropole pour une politique de l’open data, concrète et pérenne, et un renouveau de son activité locale et collaborative.

Article en licence Creative Commons Attribution 3.0 France License initialement publié sur le blog du collectif Open Data Rennes

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