Démocratie locale

Les promesses à double tranchant de la ville intelligente

| Mis à jour le 08/02/2017
Par • Club : Club Techni.Cités

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La smart city, c’est le beurre et l’argent du beurre, en théorie : une gestion plus efficiente et démocratique au bénéfice des usagers et de la collectivité. Toutefois cette théorie demande à passer le cap de l’épreuve. Faute d’avoir toujours le recul pour soupeser en connaissance de cause avantages et inconvénients, certaines limites sont déjà cernées.

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Smart city : les clés de la ville intelligente

La smart city, ou ville intelligente, regorge de promesses qui varient selon son promoteur et la définition qu’il a de l’intelligence : un Cisco ne va pas toujours mettre en avant les mêmes avantages qu’un sociologue qui interroge cette notion très marketée. Avancées de gestion et avantages pour les usagers se recoupent parfois. Encore faut-il savoir de quel usager l’on parle. Petite revue d’atouts plus ou moins théoriques.

Ecologie - La smart city permettrait d’améliorer la qualité environnementale, grâce à un recours intensif aux smart grids – réseaux intelligents – bardés de capteurs renvoyant des quantités de données/informations qui sont analysées.

Ainsi, la ville d’Isssy-les-Moulineaux a lancé en 2012 IssyGrid, sous la houlette de Bouygues immobilier qui coordonne la dizaine d’acteurs engagés (Microsoft, ERDF, etc). Il s’agit du « premier réseau d’énergie intelligent à l’échelle d’un quartier ». Concrètement, les habitations ont été équipées de compteurs communicants, qui « permettent de recueillir en temps réel des données sur la consommation globale d’énergie et d’optimiser la gestion du réseau. Pour chaque foyer, les factures individuelles pourront être établies sur la base des consommations réelles et, à terme, la plupart des interventions chez le client s’effectueront à distance, sans prise de rendez-vous et sans avoir besoin d’être chez soi. » L’éclairage public et des bureaux doivent aussi bénéficier de ces retombées. Ainsi, « les candélabres du quartier Seine Ouest ont été équipés de capteurs permettant de graduer l’éclairage public en fonction de la circulation, de l’heure ou des saisons, ce qui génèrera pour la Ville d’Issy-les Moulineaux des économies substantielles sur un poste qui représente, selon l’ADEME, 40% en moyenne de la facture d’électricité d’une collectivité », avance la ville.

Pour le moment, aucun chiffre sur le retour sur investissement n’est fourni, et pour cause, justifie Guillaume Parisot, chef du service innovation de Bouygues Immobilier : « personne n’a encore répondu à la question du modèle économique des smart grids, c’est le but du projet d’y répondre. L’échelle du quartier implique différents usages et types d’énergies, on manque de données à ce sujet. La ville, l’énergie et le numérique sont trois compétences à marier qu’aucun acteur ne possède ensemble ». Basse ou haute, aucune hypothèse n’a été bâtie, « personne n’est capable de modéliser », répète-t-il. En guise d’exemple concret d’impact, il évoque la mutualisation d’une machine à laver par deux étudiants – mais a-t-on besoin de smart grids pour cela ?- ou la réduction de la consommation d’un aquarium. En insistant, il évoque deux sources de valeur : le lissage de la consommation et l’optimisation de la gestion de l’appel de puissance.

Les dix acteurs impliqués ont mis chacun 250 000 euros sur la table, hors RH, précise-t-il. Pour autant, « ce n’est pas de la philanthropie, on est convaincu du business model, mais ce n’est pas simple. » Il en veut pour preuve la singularité de ce projet, réalisé « ad hoc, ce qui est rare chez Bouygues, et collaboratif ». Le peu d’éléments actuels ne les empêchera pas de lancer cette année une offre commerciale.

Au-delà du manque de recul, le coût de l’investissement invite à s’interroger sur les barrières économiques à l’entrée de ces innovations qui excluent les villes plus modestes.

Risques liés à la sécurité - L’avantage des compteurs intelligents pour les usagers est aussi très controversé. L’UFC-Que choisir dénonce ainsi la « surenchère commerciale ». Le suivi des consommations en temps réel, facteur de responsabilisation des usagers, ne sera finalement pas inclu gratuitement. Sans compter les risques liés à la sécurité des systèmes qui permettent par exemple d’indiquer aux voleurs que vous êtes absents. La Cnil a également tiqué  sur l’intrusion dans la vie privée.

La réduction des embouteillages et de la pollution liée est aussi un classique des smart grids. Mais comme le soulignait Daniel Kaplan, le délégué général de la Fondation pour l’Internet Nouvelle Génération (FING), « on a raison de vouloir optimiser la circulation automobile en prévoyant les embouteillages à l’avance ; mais si de nouvelles solutions de déplacement n’émergent pas en même temps, la fluidification du trafic produira ce qu’elle a toujours produit par le passé : l’afflux de nouveaux véhicules sur la route. »

Pour répondre à cette critique, la ville intelligente promeut aussi le télétravail et les téléservices. Ce dernier point est aussi une façon d’augmenter la « performance » du service public, pour reprendre une terminologie récente.

Performance de l’e-administration - L’e-administration est un des autres gros piliers de la smart city. Dans un contexte de crises des finances publiques, il faut faire mieux avec moins, explique le think tank libéral L’Institut de l’entreprise dans son livre blanc sur le sujet : « Les TIC permettent ainsi de faire baisser les coûts de certains services publics tout en conservant un niveau de qualité inchangé, et parfois supérieur en accroissant leur personnalisation (e-administration, guichet unique, accessibilité universelle). La numérisation de nombre de services entraîne aussi leur rationalisation et la disparition de doublons. Selon le plan présentant la stratégie britannique de services publics en ligne, le même service opéré via une technologie numérique coûte cinquante fois moins cher que le service en face à face, trente fois moins cher que par échange postal et vingt fois moins cher que par échange téléphonique. »

Il faudra évaluer avec les années si cette cure d’amaigrissement des RH ne se fait pas effectivement au détriment de l’usager. Les déboires de La Poste ou de Pôle Emploi invitent à relativiser ce point de vue. « La fusion a déshumanisé notre métier. Nos relations avec les usagers se sont anonymisées, racontait une conseillère de Pôle Emploi. Il n’y a plus d’agence de proximité, le temps d’entretien a été considérablement raccourci et les demandeurs d’emploi doivent faire l’essentiel de leurs démarches par Internet avant de pouvoir rencontrer un conseiller. Pour certains demandeurs d’emploi, ça va, ils maîtrisent Internet, mais pour d’autres c’est plus compliqué et ce sont souvent les chômeurs en plus grande difficulté. » Ce témoignage témoignait d’une des limites de l’e-administration : elle suppose des agents et des usagers à l’aise avec ces outils. Or un fort taux de connexion et d’équipements en terminaux de toutes sortes n’induit pas forcément d’être un usager avisé, surtout si les services sont mal conçus. Et il faudra aussi assurer la sécurité des données des usagers.

Une ville plus sûre - La smart city se veut aussi une réponse aux problèmes de sécurité, de la délinquance aux incendies, en s’appuyant sur l’analyse prédictive de grandes quantités de données. New York a ainsi mis en place un outil baptisé WindyGrid dans le cadre de son projet SmartData. « Cet outil présente une vue unifiée des données opérationnelles dans une seule interface graphique conviviale, qui permet aux utilisateurs (citoyens, agents de sécurité etc.) d’effectuer des requêtes et recevoir des alertes et mises à jour automatiques, rapporte L’Atelier. WindyGrid comprend plus d’une douzaine de types de données : appels 911 (urgences), tweets publics, données des opérations d’urgence, de localisation des bus, flux vidéo de caméras de surveillance etc. Un projet pilote pour lutter contre les rongeurs dans la ville a été lancé pour démontrer que l’analyse prédictive permet de lutter plus efficacement contre certains problèmes urbains. L’algorithme mis en place identifie et analyse 31 types d’appels 911 clés qui peuvent prédire l’activité des rongeurs 7 jours à l’avance et permettre d’intervenir avant une invasion. » Dans la même veine, le logiciel PredPol anticipe le lieux des crimes en moulinant des statistiques, et la police peut ainsi renforcer ses effectifs sur ces zones à risque, non sans arrière-pensée budgétaire.

Mais la dystopie guette, comme le suggère le projet de ville trop intelligente, conçu par les artistes JooYoun Paek et David Jimison. La smart city pourrait être hostile envers les « indésirables » qui suscitent parfois la crainte des citoyens plus aisés, qui sont pourtant aussi des usagers de la ville. Ils imaginent un banc capable de reconnaitre les SDF et de les repousser en s’inclinant. On peut imaginer la même chose avec les sans-abris qui squattent les bornes d’abonnement d’Autolib’ – une forme d’intelligence dans la réappropriation des équipements urbains qui ne conviendra sans doute pas à tout le monde.

Le risque d’une surveillance accrue contre la volonté des citoyens point aussi. « Pour Saskia Sassen, nous devons travailler “à urbaniser les technologies plutôt que d’utiliser des technologies qui désurbanisent la ville”, résume Hubert Guillaud sur InternetActu. Les technologies déployées dans la ville doivent être adaptables… La ville doit pouvoir être hackée ! Sinon, nous risquons de tuer leurs capacités d’adaptation qui ont fait leur force à travers les siècles. Par exemple, à Wellington, en Nouvelle-Zélande, on a installé un dispositif de vidéosurveillance pour contrôler les accidents de voiture. Consultée, la population a approuvé cette technologie globalement positive. Puis, bien plus tard, lors de la mise à jour du logiciel, les concepteurs ont introduit un système de reconnaissance faciale, qui a pu être utilisé par la police pour reconnaître les délinquants. Et bien sûr, la population n’a pas eu à se prononcer pour une simple mise à jour du logiciel. »

Une ville plus démocratique - Devenues intelligentes, les villes permettraient un retour aux sources de l’idéal démocratique, au sens étymologique : le pouvoir du peuple. L’open data, ou ouverture des données publiques, est ainsi au coeur des politiques des villes intelligentes et cristallise le polarisme politique de la smart city, à la fois managée comme une entreprise, mais aussi plus transparente et participative. Les citoyens peut en tirer partie pour développer des services adaptés à leurs besoins. DontEat.at récupère ainsi les violations au code de la santé publique des restaurants, ce qui permet d’éviter ceux à l’hygiène douteuse. A Oakland, les citoyens ont demandé à leur ville ses données budgétaires et les ont analysées pour mieux les comprendre et les discuter.

Le crowdfunding, c’est-à-dire le financement par les citoyens, est aussi utilisé pour certains projets, souvent en complément d’autres fonds. Par exemple des habitants de Memphis ont rassemblé 75000 dollars pour une piste cyclable, sur 4,5 millions de budget total. Après avoir réussi à financer ainsi à gratte-ciel, un entrepreneur de Bogota vise carrément le financement entière d’une ville, avec la possibilité pour les citoyens de soumettre leurs idées, en plus des leurs deniers.

Toutefois, cette pratique peut aller à l’encontre de la démocratie et de l’intérêt général, comme le souligne Ethan Zuckerman, le directeur du Center for civic media au prestigieux MIT de Boston. « Mais les parcs ne sont pas des produits, ce sont des biens publics. Et c’est là où mes interrogations à propos du crowdfunding commencent. [...] Il faut éviter ce discours selon lequel le crowdfunding est un remède à l’inaction et aux échecs du gouvernement. Le crowdfunding urbain favorise probablement les quartiers riches au détriment des quartiers pauvres. Les habitants des quartiers pauvres ont moins d’argent à dépenser là-dedans et ils sont moins susceptibles d’avoir un accès à Internet ».

Ces dispositifs renforceraient donc la ville à deux vitesses, dans le sens d’une classe moyenne supérieure à fort capital culturel.

De plus, comme le souligne l’Institut de l’entreprise, « en donnant à la participation trop d’importance, on risque de surestimer le temps que les citoyens seront prêts à consacrer à la ville. Seules les personnes familières des technologies adhèreront à cette techno-participation, tandis que le risque est grand que les citadins, conservant une approche utilitariste, ne se mobilisent que ponctuellement. ». A ce titre, le nom de la plate-forme de crowdunding utilisé à Memphis est révélateur : In your back yard, « dans votre jardin ». Pas celui du voisin.

Et s’il est vrai que « la publication par les villes sur leur site Internet des informations liés à leur fonctionnement peut engendrer un contrôle accru de la  part des citoyens, la transparence incitant les villes à une conduite plus vertueuse », il ne faudrait pas aussi alimenter sans justification la défiance, par exemple faute d’une intermédiation pédagogique comme à Oakland. Publier les données sur les finances locales n’est que l’étape 1 d’un processus dans lequel les journalistes, entre autres, ont tout leur rôle à jouer.

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Commentaires

2  |  réagir

02/03/2014 04h15 - Heisenberg

Bref, la smart city se limite a une seule fonction: le contrôle pour et par les élites technocratiques. Ne tombez pas dans le panneau !

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01/03/2014 04h08 - ssrw38

Performance de l’e-administration : comme on peut le lire dans l’article cela exige des utilisateurs usagers citoyens ou agents des collectivités particulièrement formés à ces nouvelles technologies. Donc les personnes rencontrant des difficultés face à ces outils seront perdues et ne trouveront plus d’interlocuteurs auprès desquels se renseigner et faire valoir leurs droits. Sans compter un besoin de qualification exigé pour les personnels qui rendra difficile leur recrutement aux niveaux de salaires planchers de la Fonction Publique. Donc quelle économie réelle espère t on réaliser ?

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