Démocratie locale

Les intelligences de la smart city

| Mis à jour le 08/02/2017
Par • Club : Club Techni.Cités

WavebreakMediaMicro - Fotolia.com

Le concept des smart cities ou villes intelligentes est très en vogue. Mais qu’entendent exactement ses promoteurs par ce terme ? La définition varie, en fonction du point de vue. D’un côté, une vision techno-centrée, de l’autre une approche par l’humain.

cet article fait partie du dossier

Smart city : les clés de la ville intelligente

Faire d’Issy-les-Moulineaux une ville « à énergie positive », voilà le but d’IssyGrid, un projet porté par cette commune des Hauts-de-Seine et son maire André Santini avec Microsoft – qui y a son siège – Schneider Electric, Steria et Bouygues Immobilier, exposé jeudi 13 février 2014 lors des TechDays de Microsoft, le grand événement annuel de l’éditeur de logiciel américain, à l’occasion de la keynote sur les objets connectés, la session-reine du jour. Sur le stand « e-administration », on pouvait voir une démo de MaCollectivité, un tableau de bord pour élu, ou bien encore une borne de visio-conférence utilisé par le conseil général des Alpes-de-Haute-Provence pour échanger avec ses administrés et faciliter leurs démarches. Autant d’exemples de ce que peut être la « ville intelligente » ou « smart city », qui s’invite jusque dans la campagne des municipales : fin janvier, Anne Hidalgo, la candidate PS, a promis d’injecter 1 milliard d’euros pour transformer la ville-lumière en ville intelligente. L’idée fait rêver autant les collectivités, qui s’y mettent en vantant leur « leadership » sur le sujet, qu’une poignée de géants de l’informatique, des télécoms et du bâtiment, qui y voient un relai de croissance : les estimations du potentiel de ce marché varient de 15 milliards en 2020 pour Pike Research à 27 milliards en 2016 pour Abi Research. Le terme est apparu dans les années 2000, et pour cause : sa définition consensuelle pourrait se résumer à « ville qui s’appuie sur les TIC pour obtenir une gestion plus efficiente ». Le développement et l’optimisation des réseaux et des quantités de données – d’informations – qu’ils produisent sont au cœur de cette recherche d’efficacité.

Egoûts d’Haussmann et Chili sauce cybernétique – Comme souvent avec les termes de marketing, la réalité qu’ils recouvrent n’est pas entièrement nouvelle. Les cités n’étaient pas « bêtes » avant.

La smart city s’inscrit dans la lignée de l’urbanisme planificateur technocratique né au XIXe siècle qui coïncide avec l’arrivée de l’électricité. C’est, déjà, le temps du développement en réseau, avec l’idée de mieux gérer la ville, mieux la contrôler aussi, dans une logique « top-down », c’est-à-dire que les décisions sont prises par une poignée d’acteurs en haut de la pyramide et répercutés aux échelons inférieurs, à sens unique.

Cette tendance est empreinte de préoccupations hygiénistes auxquelles font écho la réflexion actuelle sur l’environnement. Les travaux du baron Haussmann sont l’exemple le plus fameux, avec la mise en place du réseau moderne des égoûts et d’adduction d’eau potable par l’ingénieur Belgrand.

Comme le rappelle Antoine Picon, ingénieur, architecte et docteur en histoire, dans son stimulant ouvrage Smart cities, théorie et critique d’un idéal auto-réalisateur, elle puise aussi dans la cybernétique, née durant la Seconde guerre mondiale, en particulier sous l’impulsion de Nobert Wiener.

Ce courant analyse le monde en terme de systèmes et étudie les interactions entre eux pour déduire les façons de les contrôler. Etymologiquement, le terme vient « du mot grec kubernesis, qui signifie au sens figuré l’action de diriger, de gouverner. »
« Si la ville peut s’assimiler à un organisme complexe, à un mixte d’organisation humaine et d’infrastructure technique, pourquoi ne pas envisager de la gérer et d’orienter son développement à la façon dont on peut conduire un char, piloter des avions ou mener des politiques d’équipements stratégiques ?, résume Antoine Picon. Et pourquoi, alors, ne pas envisager également une salle de contrôle urbanistique, sur le modèle des postes de commandement militaire, où s’afficheraient les informations nécessaires au pilotage de la ville ? »

Il donne en exemple la ville de Los Angeles qui a mis en place un tel dispositif au début des années 60, ou le projet Cybersyn dans le Chili de Salvador Allende la décennie suivante, projet avorté par le putsch de 1973. C’était en quelque sorte la smart city avant l’heure (du marketing).

Business, transports, communications, eau… – En fonction des intérêts des acteurs de ce marché, la définition connaît des nuances notables. D’un côté, les gros opérateurs économiques se situent plutôt dans le prolongement de la ville comme salle de contrôle. Ils ont une approche top-down et se focalisent sur une poignée d’enjeux. « IBM a même conçu un “indice d’intelligence” des villes qui lui permet de mesurer la performance de chaque ville selon 7 critères : services publics urbains, “citoyens” (éducation, santé, sécurité…), business, transports, communications, eau, énergie. Amsterdam s’y compare à Paris, New York, Copenhague, Tokyo… », indiquait Daniel Kaplan, le délégué général de la Fondation Internet nouvelle génération (FING).

Toutes performances censés dégraisser le mammouth administratif, qui optimise aussi ses RH grâce à l’e-administration.

Dans son rapport Smart cities, le très libéral Institut de l’entreprise, qui compte dans son conseil d’administration des hauts dirigeants d’IBM, Schneider electrics, EDF…, insiste aussi  sur la place des entreprises : une smart city doit « favoriser les entreprises de la smart city et l’émergence de business model associés » (proposition 8).

L’archétype de cette vision s’incarne – si l’on puit dire, tant l’humain en semble absent – dans les villes nouvelles de Masdar ou du quartier New Songdo, créés ex nihilo respectivement dans l’émirat d’Abou Dabi et en Corée du Sud.

Cohésion sociale, souffrance sociale, désaffection démocratique… – Toutefois, cette définition est remise en question. « Et le doute surgit : est-ce bien selon ces critères que les villes doivent se comparer ?, poursuivait Danie Kaplan. On a raison de travailler là-dessus, bien sûr. Mais beaucoup d’élus et de citadins s’accorderont sans doute sur le fait que les qualités uniques d’une ville, ou les problèmes les plus lourds qu’elle rencontre, sont pour la plupart d’un autre ordre : la cohésion sociale et le rapport entre les communautés, la souffrance sociale, le prix du foncier et la ghettoïsation, la sécurité, la désaffection démocratique, la vie culturelle, le maintien des commerces dans les quartiers…

La technologie peut-elle aider à resserrer le tissu social et le rendre plus résilient ? Mais un tel projet s’adresse au citoyen, tandis que celui de la ville servicielle s’adresse au consommateur. »

À rebours de la vision techniciste, une ville intelligente serait donc une ville qui part des citoyens pour devenir plus humaine, tout simplement.  En ce sens, la nouveauté est dans « une intelligence collective d’un type nouveau qui permet une réflexion et une action collective, la ville est un organisme vivant d’un genre nouveau. IBM n’en prend pas la mesure, ce n’est pas leur problème, à personne d’ailleurs, cela dépasse les constructions institutionnelles traditionnelles », estime Antoine Picon.

Cette smart city privilégie la décentralisation, le contrôle par les citoyens, l’ouverture. « Une meilleure utilisation des technologies se concentrera davantage sur la coordination que sur la commande, sur un système évolutif ouvert plutôt que sur un système stable et fermé », résume Richard Sennett, sociologue. Il souligne également l’importance d’une forme de bazar urbain : « Les processus sociaux informels sont le génie de la ville – la source d’innovation économique et le fondement d’une vie sociale excitante. La technologie doit contribuer à donner à la ville cette énergie informelle, et le peut, si nous envisageons nos nouveaux outils technologiques comme des moyens de mettre en place les systèmes ouverts de la ville ».

Low cost et old school – Poussant encore plus loin cet anthropocentrisme, le chercheur et critique des techniques Evgeny Morozov considère que la ville intelligente ne recourt pas forcément à la technologie. Lors d’une conférence à Paris sur le sujet, il a évoqué le cas de Vancouver, une grande ville canadienne. Ses trottoirs ne sont pas souillés par des crottes de chien, alors que les gens ont des canidés. Une smart city mettrait des capteurs pour bipper quand les chiens font leurs déjections, alors que Vancouver a préféré encourager le civisme. Une solution guère innovante d’un point de vue technique, mais qui s’est révélée plus efficace et moins coûteuse. Cette piste est d’autant plus à réfléchir qu’elle évite un écueil potentiel des smart cities : laisser sur le bord du trottoir les citoyens « digital illiterate ». « Tout le monde peut pianoter sur un smartphone, constate Antoine Picon, mais la smart city est une ville qui demande plus d’intelligence de choix ».

Dossier

Smart city : les clés de la ville intelligente

Au sommaire du dossier

Lire le premier article
Commentaires

4  |  réagir

25/02/2016 06h34 - micha

Je trouve ce sujet très intéressant, c’est notre futur après tout. j’ai trouvé ces vidéos qui complètent pas mal de choses pour aller plus loin dans la réflexion.

https://www.youtube.com/watch?v=5GOHyz11cvo&list=PL28vV5MHFzqPhwWoT5KJN2GAmcaxVqdj1

Signaler un abus
01/10/2015 11h49 - Damien

Au niveau de la ville intelligente et plus particulièrement des réseaux électriques, il ne faut pas négliger l’importance des logiciels pour l’interconnexion entre les acteurs, les données et les échanges.

Signaler un abus
24/02/2014 09h55 - Ellis

Évidemment, ce n’est pas la ville qu’il faut rendre intelligente, mais l’espèce humaine ! D’ailleurs, vous avez vu comme Paris devient une ville tout de suite plus sympathique en période de vacances scolaires… Tiens ? Comment cela se fait-il ?

Signaler un abus
    24/02/2014 05h24 - VEVIETTE

    Peut être bien que les provinciaux sont repartis voir la famille? ;D
    Bien à vous

    Signaler un abus

Ajouter un commentaire

Ce champ est obligatoire

Ce champ est obligatoire

Ce champ est obligatoire

Conformément à la loi "Informatique et libertés" du 6 janvier 1978, vous pouvez accéder aux informations vous concernant, les rectifier ou vous opposer à leur traitement et à leur transmission éventuelle à des tiers en écrivant à : Groupe Moniteur - Antony Parc 2, 10 place du Général de Gaulle, La Croix de Berny – BP 20156, 92 186 Antony Cedex ou en cliquant ici.

L'actu Technique

Offre découverte 30 jours gratuits !

dernières offres d’emploi

services

Thèmes abordés

Retrouvez tous nos produits sur La plateforme de mise en relation entre professionnels de la commande publique et fournisseurs

menu menu

Club Techni.Cités : l'information pour les techniciens de la FP
 
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour vous proposer des services et offres adaptés à vos centres d'intérêt. OK En savoir plus X