Environnement

Contre toute attente, Bayer, géant de l’industrie chimique, se pose en expert de la gestion raisonnée des espaces verts

| Mis à jour le 04/03/2014
Par • Club : Club Techni.Cités

Affaibli par la réglementation post-Grenelle exigeant un recul de l’usage des pesticides, dont il est leader du marché en France, le géant de l’industrie chimique a finalement décidé de prendre part à cette évolution. Il lance une offre d’accompagnement à la mise en œuvre dans les collectivités territoriales d’une gestion raisonnée des espaces verts. Une initiative qui suscite la méfiance de certains, voire une franche hostilité.

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En route vers le "zéro phyto"

Issu des engagements du Grenelle de l’Environnement (1), le plan Ecophyto 2018 vise la réduction de 50% de l’usage des produits phytosanitaires (ou phytopharmaceutiques) au niveau national.
Un véritable vœu pieu tant le changement culturel demandé est important : la France est le premier consommateur européen de pesticides, le quatrième mondial (2). L’agriculture en est bien sûr le premier contributeur, mais les zones non agricoles (ZNA) publiques et privées représentent tout de même 10% de ce volume (3).

Juge et partie ?- Certaines communes et EPCI, particulièrement volontaristes en la matière, se donnent les moyens d’atteindre le « zéro phyto ». Les autres s’engagent moins loin, mais affrontent l’impératif de mettre en œuvre une gestion raisonnée de leurs espaces verts.
Cela implique non seulement de mobiliser et former les agents, mais également de faire œuvre de pédagogie auprès des administrés, qui peuvent s’émouvoir de la prolifération des herbes folles.

La branche Espaces verts de Bayer France a bien identifié ces exigences, et a préféré négocier le virage plutôt que de foncer dans le mur. Elle propose aux collectivités un programme d’accompagnement, dénommé « Espaces verts modèles », qui s’articule autour de quatre « engagements », constituant une boite à outils multiforme :

  • un logiciel de gestion cartographique, 
  • un dispositif de gestion des effluents phytosanitaire (phytobac®), 
  • des sessions de formation des agents, 
  • et un pack de communication citoyenne « clés en main ».

Légitimement, on peut s’interroger sur le possible conflit d’intérêt : les produits « maison » seront-ils promus, plus ou moins explicitement, à travers cet accompagnement ? « Il n’y a pas de préconisation de produit actif », assurent les responsables du programme chez Bayer, qui disent apporter « un cadre et une méthodologie », les collectivités décidant seules de leurs objectifs.
« Ils n’ont pas cherché à influer sur nos intentions en la matière », confirme le responsable du service espaces verts de Paimpol, l’une des trois « villes-pilote », avec Royan et Provins, qui ont souscrit à l’offre.

Tout de même, l’initiative de Bayer en agace certains parmi les défenseurs du zéro phyto. « On ne peux pas être juge et partie », estime Cathy Biass-Morin, directrice des espaces verts de la ville de Versailles et animatrice du groupe de travail Espaces verts, Nature et Paysages de l’AITF.

« Ils ne peuvent pas faire une analyse, un diagnostic, pour ensuite proposer leurs produits ! C’est une démarche commerciale qui doit être accueillie comme telle. Ils diront forcément aux collectivités qu’ils accompagnent « ici ou là vous pouvez mettre un peu de désherbant». La finalité pour eux c’est quand même de vendre leurs produits… Cette situation nous met extrêmement mal à l’aise ».

Redéploiement – Bayer, de son coté, plaide pour qu’on ne lui fasse pas de procès d’intention et défend son droit à se redéployer sur de nouvelles activités pour pallier à la déconfiture du marché des produits phytosanitaires dans les ZNA publiques : «on est passé d’un chiffre d’affaire de 60 millions d’euros à 36 millions entre 2008 et 2012, souligne le directeur du département Jardin France, Christophe Juif. Il y a deux façons de gérer ça : on plie bagage ou on invente un autre modèle qui permette d’exister ».

Il évoque également le sort des distributeurs locaux affiliés à Bayer, qui sont « dans une démarche de reconversion vers l’accompagnement des collectivités ».
Le groupe admet toutefois que, même dans ses prévisions les plus optimistes, les revenus qu’il dégagera de cette activité ne combleront pas les pertes engendrées par le recul des ventes de produits.

Bayer facture le programme entre 27 000 et 37000 euros, dont une partie revient au distributeur franchisé qui accompagne la collectivité.
Le groupe a effectué des démarches auprès des agences de l’eau pour faire subventionner ses outils, à hauteur de 30 à 50% ; pour l’heure, il affirme avoir reçu une réponse positive de l’agence Loire-Bretagne sur le phytobac et le logiciel de gestion cartographique.

Les collectivités en attente de solutions – Pour la commune de Paimpol, la première motivation pour souscrire à l’offre était le logiciel cartographique : «on cherchait un accompagnement pour coller au plus près des prescriptions du Grenelle. On avait déjà signé une charte pour la réduction des pesticides, mais on voulait améliorer nos méthodes, et concrétiser la gestion différenciée qu’on souhaite mettre en œuvre via un logiciel ».

Même s’il concède que le déroulement du programme à Paimpol « traine un peu en longueur, de leur côté comme du notre », le responsable du service espaces verts évoque des interlocuteurs « qui tiennent leurs engagements » et souligne que la commune travaille également avec d’autres organismes.
Bayer ou pas, « tous les projets à l’heure actuelle [à Paimpol] sont tournés vers le zéro phyto ». Un objectif qui pourrait devenir une obligation, si la proposition de loi que s’apprête à déposer le sénateur EELV Joël Labbé, visant à interdire l’utilisation des pesticides sur l’ensemble des espaces publics à partir de janvier 2018, était adoptée.

Quelle que soit l’ampleur de la limitation des produits, les collectivités ont besoin d’être accompagnées dans cette (r)évolution.
Le label EcoJardin, lancé en 2012 sous l’égide de Plante et Cité, proscrit « le recours à des produits phytosanitaires issus de la chimie de synthèse ». Son référentiel est gratuit, l’audit et la labellisation étant facturés 675 euros par site (4).
56 espaces verts ont été labellisés en 2012.

Bayer, qui dit avoir rencontré Plante et Cité pour lui présenter son offre, affirme vouloir se positionner plutôt sur le créneau des communautés de communes et des petites villes, et voit EcoJardin comme davantage tourné vers les grosses collectivités.
«Cette segmentation ne se vérifie pas dans les faits, corrige Caroline Gutleben, coordinatrice déléguée de Plante & Cité. N’importe quel site qui accueille du public peut prétendre au label EcoJardin ».

Déplacer le débat – Pas vraiment surprise par l’initiative du géant allemand de l’industrie chimique et pharmaceutique (« cette démarche s’inscrit dans une trajectoire prévisible compte tenu de l’évolution réglementaire »), Caroline Gutleben refuse de placer les deux approches sur le même plan : « La charte de Bayer est une offre commerciale d’accompagnement, avec les mêmes acteurs tout au long de la chaine. Pour EcoJardin, un comité de labellisation présidé par Plante & Cité attribue le label, avec Natureparif comme animateur de la procédure, et les sites sont audités par des bureaux d’étude indépendants.».

Interpellée sur le contenu de l’offre de l’industriel, elle rappelle que plusieurs institutions, dont le CNFPT proposent des formations au certificat individuel pour les agents, qu’une dizaine de dispositifs de lits biologiques semblables au phytobac sont subventionnés par le ministère, et que des ressources sur les techniques et méthodes des plans de désherbage sont disponibles.

Concernant la communication auprès de la population, « le premier des leviers », selon Caroline Gutleben, elle évoque la publication, dans les jours qui viennent, des outils de communication d’Acceptaflore, un programme destiné à favoriser l’acceptation « de la flore spontanée au sein des espaces publics ».

« La gestion écologique ne se résume pas à la question des produits phytosanitaires », souligne Caroline Gutleben. Une vision que pourrait également défendre Bayer… Même si le groupe ne compte évidemment pas tirer un trait sur son cœur de métier, ses efforts de R&D se portant actuellement sur les produits de biocontrôle, qui privilégient l’utilisation de mécanismes et d’interactions naturels.

« Leur discours consiste toujours à dire que le zéro pesticide n’est pas possible », selon Cathy Biass-Morin, qui préfère elle aussi déplacer le débat : « La vraie alternative aujourd’hui, ce n’est plus de chercher à supprimer l’herbe par tel ou tel moyen, c’est de la faire accepter ! ». Et pour répondre à cet enjeu, en effet, le mieux placé n’est sans doute pas l’industrie chimique…

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Commentaires

2  |  réagir

11/07/2013 11h56 - yvesgx

Je sais pas où on va, mais on y va!

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26/04/2013 12h09 - Antoine GERMAIN

Ca semble difficile à accepter pour nous français qui avons tant de mal à nous remettre en question et à nous réformer (tant au niveau de l’exécutif que de la population).

Les entreprises outre-Rhin (comme leurs dirigeants) sont visiblement bien plus pragmatiques et tentent de s’adapter aux évolutions du marché et de la société avant de se retrouver dans des situations désespérées. En cela, Bayer devrait plutôt être vue comme une source d’inspiration que comme une source de méfiance…

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