Lagazette.fr

Publicité


7

Commentaires

Réagir
Imprimer

Bibliothèques

Les bibliothèques doivent corriger la « ringardise » de leurs horaires d’ouverture

Publié le 21/01/2013 • Par Hélène Girard • dans : France

Imprimer

7

Commentaires

Réagir

Dans un rapport intitulé « L’extension des horaires d’ouverture des bibliothèques : progrès et obstacles », publié en décembre 2012, Dominique Arot, doyen de l’Inspection générale des bibliothèques (IGB) dresse un constat sévère : les bibliothèques manquent une partie de leurs publics potentiels parce qu’elles n’ouvrent pas suffisamment et reproduisent trop les horaires de bureau. Sans sous-estimer les difficultés d’une réorganisation des équipements, l’inspecteur général exhorte la profession à secouer ses habitudes pour mettre les publics au cœur de son activité.

 

Références

Le rapport complet

Fermés à 17 h 30, à l’heure du déjeuner, le dimanche… Pourquoi donc la grande majorité des lieux de lecture publique français reproduisent-ils ainsi les horaires de bureau ?
C’est exaspérant pour celui qui trouve portes closes, et, pour les communes, socialement et culturellement improductif.

Car, comme le souligne Dominique Arot, doyen de l’Inspection générale des bibliothèques (IGB), dans son dernier rapport, ces équipements excluent, ainsi, de fait, « toute une partie de leurs publics potentiels ».
A savoir, lycéens, étudiants, familles en balade dominicale, actifs désoeuvrés à l’heure du déjeuner, personnes en congé ne partant pas en vacances, etc.

Cette situation est aussi financièrement incohérente. Car depuis trente ans, les collectivités, aidées par l’Etat, ont consenti un effort certain pour se doter de belles et spacieuses bibliothèques ou médiathèques.
« Ce sujet met en évidence l’écart qui doit être impérativement comblé entre des investissements souvent très lourds et une offre de services consécutive sans commune mesure avec les dépenses initiales », relève le rapporteur.

Facteurs qui freinent le changement - Les facteurs qui freinent le changement sont nombreux et de tous ordres :

  • une profession trop centrée sur les collections, pas assez sur les publics, l’accueil, la médiation culturelle ;
  • une conception de l’accueil trop statique, qui consiste plus à enregistrer des inscriptions qu’à véritablement accompagner le visiteur dans ses recherches documentaires ;
  • une place trop importante donnée au travail de « back-office » (traitement des ouvrages, catalogage…), qui empêche de consacrer du temps aux publics ;
  • une gestion du temps de travail inexistante (pas de bornes de pointage, de logiciels de gestion des plannings, etc.) ;
  • une conception architecturale souvent inadaptée à l’ouverture partielle du bâtiment (permettant de réduire les coûts de fonctionnement sur les plages horaires décalées) ;
  • une absence de coordination des horaires entre bibliothèques municipales et universitaires, et même entre bibliothèques publiques d’un même territoire ;
  • la méconnaissance, par les communes, de l’« emploi-étudiant », dispositif de vacations encadré par des contrats-types élaborés par les ministères de l’Enseignement supérieur et de la Culture, souvent utilisé par les bibliothèques universitaires pour étoffer leurs équipes d’accueil sans grever leurs frais de personnel, mais encore peu connu des collectivités ;
  • la difficulté des responsables d’équipement ou des DRH des collectivités à engager une négociation sur les compensations des heures travaillées en soirée ou le week-end.
    « On a l’impression que chaque collectivité réinvente la négociation, commente Dominique Arot, qui préconise l’élaboration d’un cadre réglementaire national de base.

Une résistance au changement - L’auteur ne cache pas avoir été déçu par les conclusions de son enquête entamée au printemps 2012 : s’il savait les équipements français en retard sur leurs homologues européens, il espérait néanmoins qu’ils avaient accompli plus de progrès au cours des dernières années.

Car le sujet n’est pas nouveau. Depuis longtemps, certains responsables d’équipements et auteurs de rapports pointent du doigt la moyenne française de 19 heures hebdomadaires d’ouverture, très en-deçà des pratiques des autres pays européens.
En 2008, l’inspecteur général Georges Perrin avait déjà signé un rapport intitulé « Améliorer l’accueil dans les bibliothèques : propositions pour une extension des horaires d’ouverture »(1). Il y rappelait, entre autres, l’intérêt de l’« emploi-étudiant ».

A l’époque, quelques équipements de lecture publique avaient réussi à faire bouger leurs habitudes. Mais ils sont restés l’exception. Beaucoup d’autres ont buté sur l’épineuse question du travail le dimanche, lourde de conflits sociaux potentiels si elle n’est pas négociée avec doigté et sur laquelle se focalisent nombre d’agents.

En 2010, dans ses « 14 propositions pour le développement de la lecture », l’ancien ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, avait prévu une incitation au changement, avec une enveloppe de quelque 250 000 euros pour aider les bibliothèques des 50 plus grandes villes à passer à 50 heures d’ouverture.
Peu de bibliothèques ont essayé et seules trois ont réussi à atteindre ou dépasser ce seuil (Amiens, Clermond-Ferrand et Troyes).

« Ce dispositif expérimental aura eu le grand mérite de mettre en évidence la question de l’ouverture des établissements, mais il aura aussi révélé que l’aide la plus efficace de l’Etat n’est sans doute pas à rechercher du côté de subventions de fonctionnement nécessairement modestes à l’échelle du territoire, mais bien plus sous forme d’outils et de recommandations en matière d’aménagement des locaux, d’organisation du travail et d’informations statistiques partagées », conclut Dominique Arot.

Enfin, en juin 2011, l’Observatoire du livre et de l’écrit en Ile-de-France (Motif) a passé au crible les grilles horaires des bibliothèques franciliennes. Conclusion de l’étude : une moyenne de 16,6 heures d’ouverture par semaine.

14 recommandations pour des stratégies innovantes - Dominique Arot ouvre des pistes de tous ordres et relevant de niveaux de compétences différents.

  • Certaines semblent assez simples à mettre en œuvre : systématisation des boîtes de retours de documents installées à l’extérieur des bibliothèques…
  • D’autres sont beaucoup plus ambitieuses : inscription des bibliothèques dans les démarches de type « bureau des temps », coordination des équipements d’un même territoire sur les horaires…
  • Une partie des démarches préconisées relève de la seule collectivité : professionnalisation de la gestion des horaires de travail, vigilance sur la conception des locaux lors des chantiers de construction, rénovation ou extension de bâtiments… ; voire de la seule bibliothèque : consultation des usagers, expérimentations, évaluation régulière de l’adéquation des horaires avec les besoins des lecteurs…
  • Une autre partie suppose une implication de l’Etat : ouverture d’un chantier juridique concernant la prise en compte et l’indemnisation des horaires de travail le soir et le week-end, soutien au recours à l’emploi étudiant…
  • Enfin, la recommandation la plus complexe et la plus longue à mettre en œuvre concerne le renouvellement de la vision du métier, pour placer la relation aux publics au cœur des organisations du travail dans les bibliothèques, ambition qui ne peut se concrétiser sans une implication de toute la profession.

Là, « une révolution culturelle s’impose, estime Dominique Arot. Quand on voit l’amélioration de la situation dans les bibliothèques universitaires, qui, en dix ans, ont gagné environ dix heures d’ouverture par semaine, on se dit qu’il n’y pas de raison que les bibliothèques municipales ne parviennent pas, elles aussi, à progresser dans ce domaine. »
Encore faut-il faire évoluer la formation, les fiches de poste, les critères de recrutement, les modalités de management… un chantier de longue haleine.

Etat des lieux

Avec, selon les statistiques annuelles du ministère de la Culture, une moyenne de 19 heures hebdomadaires d’ouverture, les bibliothèques françaises ne sont guère généreuses de leur temps.
Certes, ce taux moyen est sujet à caution, dans la mesure où il inclut beaucoup de structures implantées dans les petites communes et peu dotées. Mais, à quelques exceptions près, les équipements des grandes collectivités n’affichent pas non plus des horaires leur permettant de supporter la comparaison avec leurs homologues européens.

  • Ainsi, pour prendre l’exemple des 29 bibliothèques centrales des villes de 20 à 50 000 habitants étudiées par Dominique Arot : 11 d’entre elles ouvrent moins de 30 heures par semaine, 16 plus de 30 heures et 5 plus de 35 heures.
  • La situation est à peine meilleure du côté des villes de plus de 100 000 habitants, en principe mieux pourvues en termes de moyens humains. Certes, dans cette catégorie, la moyenne s’établit à 40 heures hebdomadaires. Mais, précise Dominique Arot, « dans plusieurs cas, elle ne concerne que la bibliothèque d’étude patrimoniale ». Ainsi, l’analyse détaillée des 38 cas étudiés montre que seulement 7 bibliothèques proposent dans la semaine une ouverture au-delà de 19 h, 7 une ouverture le lundi, 7 le dimanche. « Les stratégies innovantes demeurent donc encore plutôt de l’ordre de l’exception », déplore l’auteur.
  • Quant aux 12 bibliothèques municipales à vocation régionales (BMVR), créées au milieu des années 1990 avec une forte implication financière de l’Etat, pour constituer les vaisseaux amiraux de la lecture publique, la moyenne plafonne à … 39 h 30.
    « Les stratégies sont encore peu inventives avec seulement un tiers des bibliothèques ouvertes le dimanche et au-delà de 19 h et un quart le lundi », déplore l’auteur.

L’ouverture le dimanche n’a pas de sens partout

Seize des 150 bibliothèques dont le rapport analyse les horaires ouvrent le dimanche. « Toutes affirment toucher par ce biais des publics différents et favoriser ainsi une abondante fréquentation familiale », souligne Dominique Arot. Mais le principe de l’ouverture le dimanche et les modalités de compensation des heures travaillées font débat, notamment parmi les agents. Il n’est pas rare que le sujet devienne conflictuel au point de provoquer une grève. Le rapporteur rappelle prudemment que si l’ouverture le dimanche « est souhaitable », elle n’est pas forcément « pertinente partout ». En tout état de cause, il insiste sur le fait que le dimanche n’étant pas un jour comme les autres, « une négociation sur les contreparties est toujours nécessaire. »

Dominique Arot : « Il est temps de mettre les décideurs face à leurs responsabilités »

Pour le doyen de l’Inspection générale des bibliothèques, expliquer la situation actuelle par le seul argument des moyens insuffisants ne tient pas. « Car, souvent, ce n’est pas tant le volume d’heures d’ouverture qui pose problème, mais l’adéquation des horaires aux attentes des publics. Il suffirait, donc, souvent, de se réorganiser, pour améliorer les choses. Si une bibliothèque ne peut ouvrir que trente heures, eh bien qu’elle ouvre pendant les trente heures les plus pertinentes. »

Et de dénoncer, par exemple, la fermeture méridienne et les divergences d’horaires dans un même lieu (selon les différents espaces de la bibliothèque), qui, écrit-il dans son rapport, « constituent les deux pratiques les plus discutables, pour ne pas dire ringardes, dans la conception des horaires des établissements. »

Une situation qui, commente Dominique Arot, « a quelque chose de révoltant, car elle pénalise les moins favorisés, les étudiants qui n’ont pas de bonnes conditions pour travailler chez eux, les familles qui ont peu de moyens pour des sorties culturelles, les personnes qui ne partent pas en vacances, etc. Cette question renvoie aussi à la notion de service public. C’est pourquoi, il est temps de mettre les décideurs face à leurs responsabilités. »

Haut de page

Cet article est en relation avec

Imprimer

7

Commentaires

Réagir
Publicité

Liens sponsorisés

Tous les fournisseurs

Publicité

Mots-clés

Thèmes abordés CultureEmploiEtat et collectivités localesLutte contre l'exclusionService public