fonction publique

« L’ingénierie publique n’a pas vocation à tout faire » – Jean-Pierre Auger (AITF)

| Mis à jour le 22/07/2013
Par • Club : Club Techni.Cités

A la veille des rencontres de l’ingénierie publique qui auront lieu à Lille du 30 mai au 1er juin 2012, le président de l’Association des ingénieurs territoriaux de France (AITF) livre son analyse des nouvelles responsabilités des ingénieurs territoriaux.

Sous quel signe l’Association des ingénieurs territoriaux de France place-t-elle ses prochaines rencontres à Lille ?

C’est un rendez-vous pour tous les ingénieurs, qu’ils soient issus de la territoriale, de l’Etat ou du privé. De nos jours, les ingénieries doivent être complémentaires. Il y a une véritable richesse à trouver dans cette complémentarité, qui est aussi une réponse au retrait officiel de l’Etat des territoires depuis le 1er janvier.

Quelle est la place de l’ingénierie dans le monde territorial ?

Le rôle de l’ingénieur est de plus en plus important. Anticipant toutes les conséquences, entre autres économiques, des décisions à prendre, l’ingénieur intervient d’abord en tant qu’aide à la décision, prescripteur, maître d’oeuvre, représentant du maître d’ouvrage.
Son rôle d’assistant à maîtrise d’ouvrage est fondamental : il faut une vraie définition des besoins avant de définir une solution et fixer un programme. Le piège, c’est de trouver une solution, puis de lui donner un habillage : un travers qui peut coûter cher.

L’ingénieur veille ensuite à la bonne exécution des décisions et à la réalisation des objectifs fixés – juridiquement, financièrement et techniquement –, y compris dans la gestion du suivi d’un projet une fois achevé, dans son exploitation.
Il me semble que les élus ont globalement conscience de l’importance de ces missions et sont satisfaits de leurs services techniques.

Le désengagement de l’Etat renforce-t-il le rôle des ingénieurs territoriaux ?

Le retrait des services de l’Etat laisse un vide. L’ingénierie de l’Etat avait une forte présence dans le monde rural, bien au-delà de la voirie. Aujourd’hui, les élus n’ont plus ces conseillers techniques auprès d’eux.

Le monde rural, pour faire face à ses nouveaux besoins, interpelle donc toute l’ingénierie, publique et privée, qui doit relever de nouveaux défis : crise économique, mise en oeuvre du Grenelle de l’environnement, inflation des normes, autres modes de gouvernance locale, pour ne citer que les principaux.

Mais intervenir sur tous les champs n’est pas nécessairement la vocation de l’ingénierie publique territoriale. C’est d’ailleurs au regard de cette grande variété de missions que la complémentarité avec l’ingénierie privée se manifeste le plus clairement.

En outre, les ingénieurs de l’Etat qui le souhaitent trouvent leur place au sein de l’ingénierie territoriale. Nombre d’entre eux ont déjà rejoint les conseils généraux, suivant en toute logique les transferts de compétences en matière de voirie et de transports.

La complémentarité public-privé vous paraît essentielle…

Historiquement, l’excellence de l’ingénierie publique de l’Etat a permis à l’ingénierie privée d’être performante. Le privé ne peut correctement réaliser un projet sans une conception aboutie en amont : un prescripteur fort facilite le travail de l’ingénierie privée.
Il n’y a donc pas compétition, mais un équilibre à trouver. L’ingénierie publique n’a pas vocation à tout faire. Mêmes les grosses collectivités très structurées font appel à des bureaux d’étude et des équipes de maîtrise d’oeuvre.

Comment faire pour que les petites communes bénéficient, elles aussi, de l’ingénierie ?

Nous sommes dans un entre-deux. Je ne suis pas convaincu de l’efficacité des agences départementales. Je crois plus volontiers en une ingénierie, interne ou externe, qui se développerait en intercommunalités ou en groupements d’intercommunalités.
Rien n’empêche les petites intercos d’avoir recours à un groupement de commandes avec un bureau d’ingénierie privée pour assurer des missions ponctuelles, des études de faisabilité.
C’est aussi une question d’économies d’échelle, mais qui n’existe qu’à partir d’une taille critique d’intercommunalité de l’ordre de 20 000 habitants.

Quel est l’impact du Grenelle de l’environnement sur vos missions ?

Il a apporté des logiques différentes. Par exemple, l’approche en termes d’ingénierie des bâtiments était auparavant liée au thermique ; elle est désormais axée sur l’énergie.
Ce sont donc des raisonnements moins théoriques, qui appellent la mesure du résultat.

Nous devons aussi désormais intégrer dans tout projet le « mode d’emploi » : il faut que l’occupant d’un bâtiment puisse comprendre et s’approprier ces objectifs énergétiques.
L’ingénieur doit ainsi entrer dans une logique d’accompagnement.

Et je suis persuadé que, après l’énergie, nous serons très rapidement sollicités sur les questions de qualité et de traitement de l’air. La prise en compte des normes sur l’accessibilité, la réglementation thermique et le Grenelle de l’environnement nécessitent de trouver des équations assez fines, qui relèvent de l’ingénierie.

L’inflation normative vous alarme-t-elle ?

Les normes sont une chose positive, une sécurité : puisqu’elles existent, il suffit de les appliquer. C’est leur multiplication qui est inquiétante, notamment parce que l’on ne vérifie pas leur transversalité ni ne mesure leur surcoût.
Il n’est pas bon qu’une norme soit trop détaillée. Je suis plutôt favorable à la fixation d’objectifs à atteindre et à mesurer. L’adaptabilité de la norme, telle que préconisée par certains parlementaires, est une approche intéressante.
Fixer des objectifs avec la possibilité d’appliquer des solutions alternatives est un bon concept. Mais pourquoi faire varier la norme en fonction du territoire ?

Quelle est votre position s’agissant de la reconnaissance des diplômes d’urbaniste ?

Il ne faut pas voir de polémique là où il n’y en a pas. L’AITF a simplement rappelé que, pour accéder au grade d’ingénieur, il faut avoir une compétence scientifique et technique minimale.
Or il s’avère qu’un certain nombre d’universités délivrent des diplômes d’urbaniste sans cette formation. C’est ainsi que des personnes sans connaissances techniques et scientifiques se sont retrouvées devant des jurys pour postuler à des postes d’ingénieurs : on a créé des reçus-collés.

Le Conseil d’Etat a mis en place une commission d’homologation des titres, gérée par le Centre national de la fonction publique territoriale (CNFPT) et avec un président indépendant.
Cette structure analyse les diplômes qui ne figurent pas sur la liste d’accès au concours.

En parallèle, l’AITF s’est impliquée cette année, avec l’université de Paris 8, dans l’élaboration d’une formation suffisante pour accéder au grade d’ingénieur destinée aux urbanistes.

Le nouveau grade d’emploi des ingénieurs en chef territoriaux sera-t-il bientôt créé ?

Pour l’AITF, l’objectif est de tirer l’ingénierie publique territoriale vers le haut. Il faut, d’une part, une certaine comparabilité en termes de salaire avec les ingénieurs de l’Etat, d’autre part, un statut en équation avec ce qui existe dans la filière administrative.
Nous en sommes au statut quo.

Des projets de textes nous ont été présentés en janvier dernier, plus ou moins officiellement. L’objectif de la Direction générale des collectivités locales (DGCL) était alors de publier ces décrets, avec d’autres concernant la filière administrative, avant l’élection présidentielle.
Seuls deux ou trois sont sortis, concernant la seule filière administrative. Jusqu’à présent, c’était toujours la filière technique qui ouvrait la voie des réformes statutaires.
C’est donc une déception, d’autant que ces projets de textes ne posaient pas problème. L’AITF va rappeler à la nouvelle équipe gouvernementale leur existence et la nécessité qu’ils soient publiés, dans l’intérêt de tous.

La pression de l’inflation normative

Il existe un lobbying qui consiste à créer une norme à partir d’un projet ou d’un produit, pour le rendre opposable et en tirer profit. Bien souvent, ce sont les normes ainsi conçues que les ingénieurs subissent, l’efficacité passant au second plan dans le jeu normatif. « En matière d’accessibilité, et sans porter de jugement de valeur, nous avons été peu impliqués et seulement présents dans certains observatoires, note Jean-Pierre Auger. Nous avons constaté une forte participation et une très grande implication des associations de handicapés, alors que les ingénieurs sont arrivés après coup. » En renforçant en amont la consultation des ingénieurs, le Grenelle de l’environnement aura cependant été assez exemplaire. Selon Jean-Pierre Auger, si toutes les propositions de l’AITF n’ont pas été retenues, l’association a été très active dans certains groupes de travail, « pour rendre les textes opérationnels : cela se révèle bénéfique en termes d’efficacité et de coûts ». Sont actuellement en discussion des normes sur le stationnement. « Mais il faut reconnaître que l’AITF, association de bénévoles, n’a pas les moyens en temps pour être suffisamment présente, notamment auprès de l’Afnor », explique le président de l’AITF.

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Commentaires

1  |  réagir

04/06/2012 04h54 - Pad

Monsieur le Président, en tant qu’ingénieur (non-titulaire), j’apprécie votre discours, d’autant que j’ai évolué durant 25 ans dans le développement d’armement terrestre.

Mais c’est en tant que Directeur de Services techniques que je réagis. L’ingénierie n’est qu’un vain concept dès lors que les élus n’en feront qu’à leur tête pour être trop imbus de leur état. C’est tout un courant de pensée qu’il faut revoir auprès de l’autorité politique pour que l’ingénieur puisse jouer sereinement son rôle d’accompagnateur et d’aide à la décision. Et pour cela, il faut qu’il soit écouter et non pas être confronté au bon vouloir des élus pour des raisons totalement extérieures ou personnelles. Il faut que la notion de « mode projet » leur soit acquise à défaut d’avoir les compétences techniques. J’ai trop été le témoin de projets qui n’ont pas répondus pleinement au besoin par des choix malencontreux, voire dénués de toute expertise, trop été par conséquent le témoin d’un gâchis de l’argent public. Et puis, ce constat est trop souvent aussi le résultat d’une vision à court terme pour se prévaloir d’une image auprès de leurs administré-électeurs plutôt que d’une vision prospective à long terme qui met en cohérence plusieurs projets.

Maintenant, quand on est comme moi un lecteur assidu de la presse dédiée à la fonction publique, que l’on prend ainsi connaissance de la foultitude de projets menés par les unes et les autres des entités publiques, il y a à mon avis une somme de connaissance qui devrait être mieux partagée, plutôt que de refaire ce que le voisin à déjà fait. L’expérience et le retour d’expérience – REX pour les avertis – devraient profiter à tous au sein d’un noyau commun qui permettrait à l’un de recueillir chez l’autre des informations probantes, ne serait-ce justement pour enrichir la définition du besoin.

Monsieur le Président, en matière de mentalité et d’approche, il y a donc du travail…

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